Ouverture
Avant-propos
Il y a un gâchis qui revient chaque année, avec la régularité d'une saison. Des jeunes gens pleins de talent, vraiment, et qui pourtant restent sur le seuil, incapables de se montrer au monde. Le travail est là. Les compétences aussi. Ce qui manque, c'est autre chose, de plus sourd : cette manière de se présenter, de se raconter, de faire tenir debout tout ce que l'on sait faire. On les regarde partir, diplôme en poche et portfolio bancal sous le bras, vers un marché qui ne leur pardonnera pas cette timidité. Et l'on se dit, chaque fois, que ça n'aurait pas dû finir comme ça.
On croit souvent que le potentiel créatif, c'est produire de belles choses. C'est plus retors que ça. Produire, avec un peu de métier, presque tout le monde finit par y arriver. Mais se dire à travers ce que l'on fabrique, transformer une pile de projets épars en une trajectoire, en une preuve de ce que l'on est et de ce vers quoi l'on tend… voilà qui est rare. Le talent, on l'a ou on le travaille. Le montrer, c'est un autre métier, et personne ne nous l'apprend vraiment. On sort des écoles en sachant faire, rarement en sachant se faire voir. Comme si les deux étaient séparés, alors qu'ils sont les deux versants d'une même montagne.
Il faut le dire aussi, parce que je l'ai observé de près : la course aux diplômes, aux logiciels, aux lignes de CV flatte surtout notre besoin de reconnaissance. Elle rassure. Elle ne prouve rien. Bourdieu1 aurait parlé de capital, de titres qu'on accumule pour se rassurer sur sa place dans un champ qui, lui, ne demande qu'une chose : que vous montriez ce que vous valez. Un portfolio, lui, ne triche pas. Il montre, ou il ne montre pas. Pas de diplôme qui tienne devant une page blanche mal remplie. C'est de cela que parle ce livre : de ce moment de vérité où il ne reste que le travail et la manière de le présenter.
Vous n'y trouverez pas un mode d'emploi à suivre au cordeau. Plutôt une manière de penser votre posture, avec des repères solides et beaucoup de place laissée pour vous. Car un guide qui vous dirait exactement quoi faire vous rendrait interchangeable, et l'interchangeable, dans ce métier, c'est la mort douce. Ce que je vous propose n'est pas une recette, c'est une façon de raisonner que vous pourrez ensuite tordre, contredire, dépasser. Les meilleurs conseils sont ceux qu'on finit par ne plus suivre, parce qu'on les a digérés au point d'en inventer d'autres. J'espère que ce livre finira ainsi, désobéi.
Un mot sur la lecture. Le livre s'ouvre sur le portfolio, de ce qu'il est jusqu'à la façon de l'ajuster à votre métier : c'est la première partie, la plus concrète, la plus immédiatement utile quand la sortie approche. La deuxième prend de la hauteur et parle de la pratique et du développement de soi : la veille, les exercices qui entretiennent la main, le geste créatif, l'identité d'artiste, et pour finir cet art délicat qui consiste à se montrer sans se perdre. La troisième, enfin, descend dans les fondations et traite de la recherche en projet, cette méthode d'enquête qui vaut pour tous les projets de design et qui fait, en sous-sol, toute la différence entre un travail profond et un travail vite fait. À la fin, six ressources tiennent lieu de boîte à outils, dont des modèles à télécharger et une carte des concepts du livre. Chaque chapitre se tient seul, vous pouvez piocher. Mais pris dans l'ordre, ils racontent une progression : du portfolio à la pratique, de la pratique à la recherche, et de tout cela à vous.
Notes
- Pierre Bourdieu, voir la bibliographie commentée. ↩