Partie III / La recherche en projet créatif

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Argumenter en sourçant : l'idée à l'épreuve des références

Partie IIIChapitre 225 min de lecture

22.1L'état de l'art, version projet

Vous avez une idée, une problématique. Le premier réflexe du chercheur, avant de foncer expérimenter, c'est de regarder autour de lui : qu'a-t-on déjà fait, pensé, tenté sur cette question ? Le monde universitaire appelle cela l'état de l'art, et le mot, pour une fois, dit bien ce qu'il désigne. Il s'agit de dresser la carte de l'existant, non par politesse envers les prédécesseurs, mais pour situer très exactement l'endroit où votre proposition apporte quelque chose que les autres n'apportent pas.

Dans un mémoire de projet, cet état de l'art a une saveur particulière, plus proche de la veille professionnelle que de la revue de littérature savante. Vous ne recensez pas seulement des livres, vous recensez des projets, des solutions, des réponses déjà données au problème que vous vous posez. Comment d'autres ont-ils traité cette contrainte, ce public, cet usage ? La veille dont nous parlions au chapitre 101 devient ici un argument à part entière : bien tenue, elle vous a déjà constitué la moitié de cet état des lieux. Le designer qui connaît son domaine sait dire, sans hésiter, ce qui existe et ce qui manque. Et c'est dans ce manque, précisément, que votre projet vient se loger.

Il y a un art de cadrer cet état de l'art pour qu'il ne vous submerge pas. Ne cherchez pas l'exhaustivité, cette illusion de thésard : cherchez la pertinence. Trois ou quatre familles de réponses existantes, bien identifiées, valent mieux qu'un catalogue épuisant qui noie votre voix sous celle des autres. Chaque référence que vous convoquez doit gagner sa place en éclairant votre problème, jamais en le décorant.

22.2Sourcer, c'est prouver

Nous touchons ici au nerf de l'argumentation, et c'est un point sur lequel je ne transigerai pas. Dans un mémoire de recherche et développement, une affirmation qui ne s'appuie sur rien ne vaut rien. Sourcer, ce n'est pas une politesse académique, une décoration savante qu'on ajouterait pour faire sérieux. C'est le geste même de la preuve. Quand vous avancez que tel choix graphique produit tel effet, vous devez pouvoir dire d'où vous le tenez : d'une étude, d'un auteur, d'un précédent, ou de votre propre expérimentation, que le chapitre 232 viendra étayer.

Roland Barthes3 rappelait que nous sommes tissés de citations dont nous avons perdu la trace, faits de mille sources digérées sans le savoir. Retrouver ses sources, les nommer, c'est reprendre la main sur ce qu'on doit aux autres, pour mieux mesurer ce qu'on ajoute soi-même. C'est aussi une question de probité, et la probité, dans ce métier, se voit. Un correcteur, un client, un pair repèrent en une phrase la différence entre celui qui sait d'où il parle et celui qui affirme en l'air. Vos fiches de lecture, tenues au fil de l'eau selon le gabarit de la Ressource E4, sont ici votre trésor : chacune est un argument déjà à moitié construit, une source déjà rattachée à son idée.

Distinguez bien, dans votre texte, les trois registres de la preuve, car les confondre est une faute. Il y a ce que vous avancez comme hypothèse, qui reste à démontrer. Il y a ce que vous empruntez à une source, qui doit être attribué. Et il y a ce que vous établissez vous-même par l'expérimentation, qui est votre apport propre. Un mémoire solide tient ces trois fils séparés et visibles. Le lecteur doit toujours savoir s'il lit une conviction, un emprunt ou une preuve.

22.3Situer sa voix parmi d'autres

Convoquer des références, ce n'est pas se cacher derrière elles. C'est le piège inverse, celui du mémoire pédant, qui accumule les citations pour se rassurer et finit par disparaître sous ses auteurs. La bonne posture est celle que nous décrivions au chapitre 85 à propos de l'inspiration : se situer, non se soumettre. Chaque auteur que vous mobilisez est un interlocuteur, avec qui vous êtes d'accord, en désaccord, ou que vous prolongez d'un cran.

C'est cette prise de position qui fait entendre votre voix. Dire « comme le montre Findeli6, le projet est une forme de recherche » n'a d'intérêt que si vous ajoutez ce que vous en faites, vous, sur votre terrain particulier. La référence n'est pas un point d'arrivée, c'est un appui pour votre propre saut. Nigel Cross7 défendait l'idée que le designer connaît le monde à sa manière, par la forme et par l'essai, une intelligence qui n'a pas à rougir devant celle du savant. Prenez-le au mot : dans votre mémoire, votre manière propre de connaître doit s'entendre, portée par les autres mais jamais couverte par eux.

22.4Le dialogue de l'idée et de l'argument

Reste le geste le plus subtil, celui qui sépare un bon mémoire d'un mémoire simplement correct : faire dialoguer l'idée et l'argument, au lieu de les juxtaposer. Le mémoire plaqué, cette faute si commune, range la théorie d'un côté et le projet de l'autre, comme deux textes cousus de force qui ne se parlent jamais. On lit trente pages de références, puis trente pages de projet, et rien ne circule entre les deux. C'est un ratage, parce que tout l'art est là, dans la circulation.

L'argumentation sourcée ne doit pas illustrer votre idée après coup, comme une caution ajoutée pour rassurer. Elle doit la travailler, la nuancer, parfois la déplacer. Une bonne source vous oblige à préciser votre pensée, une objection bien lue vous force à renforcer votre position ou à l'amender. C'est un échange vivant, d'où votre idée ressort plus nette qu'elle n'y était entrée. Todd Lubart8 et les psychologues de la créativité l'ont montré pour l'invention : c'est en confrontant, en croisant, en frottant les idées les unes aux autres qu'on affine la bonne. L'argumentation est ce frottement, mené par écrit. Conduite ainsi, elle n'alourdit pas le mémoire, elle le densifie, et elle prépare, déjà, le passage au terrain.

Notes

  1. Voir le chapitre 10, « Construire sa veille créative ». ↩
  2. Voir le chapitre 23, « Expérimenter sur un terrain : la démarche à l'épreuve du réel ». ↩
  3. Roland Barthes, voir la bibliographie commentée. ↩
  4. Voir la Ressource E, « modèles et gabarits ». ↩
  5. Voir le chapitre 8, « S'inspirer sans imiter : regarder les meilleurs ». ↩
  6. Alain Findeli, voir la bibliographie commentée. ↩
  7. Nigel Cross, voir la bibliographie commentée. ↩
  8. Todd Lubart, voir la bibliographie commentée. ↩