Partie III / La recherche en projet créatif

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Expérimenter sur un terrain : la démarche à l'épreuve du réel

Partie IIIChapitre 237 min de lecture

23.1Identifier son terrain

Voici ce qui fait, plus que tout, la singularité d'un mémoire de projet, et sa parenté profonde avec la vraie recherche et développement : il ne se contente pas de penser, il expérimente. Et l'on n'expérimente pas dans le vide, on expérimente sur un terrain. Identifier ce terrain, le délimiter, le choisir, est un acte de recherche à part entière, souvent le premier vrai geste professionnel du mémoire.

Qu'est-ce qu'un terrain ? Un contexte réel où votre idée peut être mise à l'épreuve. Un public précis, un usage situé, un lieu, une commande, une contrainte concrète. Victor Papanek1 le martelait : le designer qui conçoit depuis son fauteuil, sans jamais aller voir comment les choses se vivent, fabrique pour un usager qui n'existe pas. Votre terrain est ce qui vous arrache au fauteuil. Il peut être modeste, il n'a pas à être spectaculaire : un quartier dont vous relevez les enseignes, un petit groupe d'usagers que vous observez, une série de tirages que vous confrontez à des regards réels. Ce qui compte, c'est qu'il soit identifié, assumé, et que vous puissiez dire pourquoi celui-là et pas un autre.

Le choix du terrain n'est jamais neutre, et c'est pourquoi il faut le justifier. Il découle de votre problématique, il en est presque la traduction concrète. Si votre question porte sur la lisibilité en mouvement, votre terrain sera fait d'écrans et de séquences, pas de planches imprimées. Le terrain bien choisi contient déjà, en germe, la réponse que vous allez chercher. Le terrain mal choisi, ou choisi par facilité, condamne l'expérimentation avant même qu'elle commence.

23.2Le protocole d'expérimentation

Une fois le terrain identifié, il faut y agir avec méthode, et c'est là que le mot expérimentation prend tout son sens. Expérimenter, ce n'est pas bricoler au hasard en espérant que quelque chose sorte. C'est poser un dispositif : je teste telle hypothèse, dans telles conditions, en faisant varier tel paramètre, et j'observe ce qui se produit. Bruno Munari2, dans sa méthode de projet, décomposait ce passage du problème à la solution en gestes ordonnés, du recueil des données à la vérification par l'essai. Servez-vous-en comme d'un échafaudage, sans jamais en faire une religion.

Le rythme propre à cette expérimentation, vous le connaissez déjà, c'est celui de la recherche et développement : une boucle. Vous formulez une hypothèse, vous fabriquez un essai, vous l'exposez au terrain, vous observez, vous ajustez, et vous recommencez. C'est le penser avec les mains du chapitre 173, discipliné et documenté. Prototypez tôt, maquettez sale, sortez des versions bêta, comme nous le disions au chapitre 144 à propos de la viabilité des projets. Chaque itération est une petite expérience dont il faut garder la trace, dans votre journal de recherche, avec ses conditions et son résultat. Richard Sennett5 a rendu ses lettres de noblesse à cette intelligence de la main qui apprend en refaisant. Vos ratés, ici, ne sont pas des échecs : ce sont des données.

Un mot sur la rigueur, car c'est elle qui hausse l'expérimentation au niveau d'une preuve. Notez vos protocoles précisément, assez pour qu'un autre puisse comprendre ce que vous avez fait et, en principe, le refaire. Ce n'est pas de la bureaucratie, c'est ce qui distingue une expérimentation d'une simple série d'essais tâtonnants. Un designer capable de dire exactement dans quelles conditions il a obtenu tel effet a franchi un seuil : il est devenu capable de recherche et développement, et cela se paie, sur le marché du travail, bien plus cher qu'un joli rendu.

23.3Faire parler les résultats

Vient le moment de la vérité : que dit le terrain ? Une expérimentation ne vaut que par la lucidité avec laquelle on en lit les résultats. Et le premier piège, ici, est de ne voir que ce qui confirme l'idée de départ. La tentation est humaine, elle est mortelle pour un mémoire. La matière, quand on l'écoute vraiment, contredit souvent. Une couleur qui mentait à l'écran dit vrai sur le papier, un dispositif qu'on croyait limpide se révèle illisible à l'usage. Ces contradictions sont un cadeau, pas un désastre. Elles sont même ce qui prouve que vous avez réellement expérimenté, et non mis en scène une démonstration jouée d'avance.

Analyser, c'est donc prendre du recul sur ce que l'expérimentation a produit, et le dire honnêtement. Que prouve votre projet ? Qu'est-ce qu'il éclaire ? Et surtout, où sont ses limites ? Un mémoire qui assume ses limites ne s'affaiblit pas, il se crédibilise. Rien n'inspire plus confiance qu'un auteur capable de dire ce que son travail ne démontre pas, jusqu'où il est allé et pas plus loin. C'est la marque d'une intelligence qui se tient droite, et c'est exactement ce qu'un employeur cherche chez un futur responsable de projet : quelqu'un qui sait mesurer, pas quelqu'un qui survend.

23.4Restituer et ouvrir

L'expérimentation a parlé, l'analyse a tranché. Il reste à restituer tout cela, et la restitution est un art en soi, celui dont parlait le chapitre 186 : faire parler sa recherche sans l'étaler. Ne déversez pas toutes vos itérations, tous vos essais, toutes vos planches. Choisissez, mettez en récit, gardez le fil : voici la question, voici l'hypothèse, voici l'épreuve du terrain, voici ce que j'en ai appris. Edgar Morin7 le rappelait, informer au sens fort, ce n'est pas déverser des données, c'est leur donner forme et sens. Votre démarche déversée n'apprend rien à personne. Votre démarche mise en récit éclaire tout le monde, à commencer par vous.

Et fermez sur une ouverture, jamais sur une porte close. Une bonne conclusion de mémoire ne récite pas ce qu'on vient de lire, elle relance : voici la piste que je n'ai pas eu le temps d'explorer, la question que mon projet a fait surgir, le développement que je poursuivrais si j'avais un an de plus. Cette ouverture n'est pas un aveu de manque, c'est la signature d'un chercheur, celui qui sait qu'une réponse sérieuse ouvre toujours de nouvelles questions. C'est aussi, très concrètement, ce qui donne envie de vous suivre.

23.5Écrire juste, éviter les ornières

Un mot sur l'écriture elle-même, parce qu'elle porte tout le reste. Écrivez clair. La clarté n'est pas l'ennemie de la profondeur, elle en est la preuve : ce qu'on comprend bien s'énonce bien, et le jargon sert le plus souvent à masquer qu'on n'a pas compris. Fuyez la prose gonflée, les phrases qui se prennent pour la pensée. Osez le « je », mais avec mesure : vous êtes engagé dans ce projet, le « je » y a sa place, à condition qu'il reste au service du propos et ne vire pas au journal intime. Vous racontez une enquête, pas votre vie. Et montrez plutôt que de dire : une affirmation appuyée sur un exemple, un extrait de votre expérimentation, une image de votre terrain, pèse mille fois plus qu'une déclaration en l'air.

Quatre ornières, pour finir, où l'on tombe et dont vous vous garderez. Le mémoire descriptif, qui raconte le projet étape par étape sans jamais le penser, et qui n'est qu'un rapport déguisé. Le mémoire plaqué, où la théorie et le projet vivent chacun de leur côté sans se parler. Le mémoire pédant, qui se cache sous ses citations. Et le mémoire bâclé, écrit dans les dernières nuits, qui trahit à chaque ligne l'absence de journal et de recul. Contre tous ces travers, un seul remède, et vous le connaissez : la régularité. On écrit un mémoire dans la durée, comme on a mené le projet dans la durée. Un peu, souvent, on laisse reposer, on relit, on retravaille.

23.6Ce que cette démarche atteste

Reste à dire pourquoi tout cela vaut la peine, au-delà de la note et du diplôme. Un mémoire de projet réussi prouve quelque chose que ni le portfolio ni le CV ne montreront jamais aussi bien : que vous savez mener une recherche et développement de bout en bout. Proposer une idée, l'argumenter en la sourçant, l'expérimenter sur un terrain, en tirer des enseignements lucides. Cette compétence, dans un monde créatif saturé de gens qui font sans savoir pourquoi, est rare et recherchée. Tom et David Kelley8, à propos de la confiance créative, montrent qu'elle se construit par l'action, projet après projet : votre mémoire en est le premier grand exercice.

Cette capacité vous suivra bien au-delà de l'école. Car savoir mener une idée du problème à la preuve, c'est déjà savoir la défendre, la vendre, la piloter, la transmettre. C'est le cœur du métier de tous ceux à qui l'on confie, un jour, un projet à faire aboutir. Le mémoire n'est pas la dernière corvée de vos études. C'est la première pièce d'une vie professionnelle où l'on vous demandera, sans relâche, de questionner un sujet par la création, et de prouver que votre réponse tient.

Notes

  1. Victor Papanek, voir la bibliographie commentée. ↩
  2. Bruno Munari, voir la bibliographie commentée. ↩
  3. Voir le chapitre 17, « Conduire une recherche de projet : de la question à la matière ». ↩
  4. Voir le chapitre 14, « Le portefeuille de compétences ». ↩
  5. Richard Sennett, voir la bibliographie commentée. ↩
  6. Voir le chapitre 18, « Documenter et faire parler sa recherche ». ↩
  7. Edgar Morin, voir la bibliographie commentée. ↩
  8. Tom et David Kelley, voir la bibliographie commentée. ↩