Partie I / Le portfolio

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Contextualiser et présenter chaque projet

Partie IChapitre 064 min de lecture

6.1Le contexte comme écrin

Chaque projet mérite un contexte. Pas un roman, pas une dissertation, juste quelques informations qui permettent de comprendre dans quel cadre le travail a été fait. Un projet sans contexte flotte, orphelin, et le visiteur ne sait pas comment le regarder. Avec deux ou trois repères, le même projet s'ancre, prend sens, devient lisible.

Trois suffisent, le plus souvent : pour qui, quand, et quel périmètre. Le client ou l'entité, la date, votre part d'intervention. Ces trois données transforment un visuel isolé en témoignage professionnel. Elles ancrent votre travail dans le réel et montrent que vous savez répondre à un besoin concret, pas seulement faire joli.

Le périmètre mérite un soin particulier, surtout sur les projets collectifs. Dites clairement ce que vous avez fait, vous. « Direction artistique et déclinaison des supports imprimés, en équipe de trois » est une phrase honnête et utile. Laisser croire que vous avez tout fait est une faute qui se retourne toujours contre son auteur, en général en entretien, au pire moment, quand on vous demande de détailler et que vous séchez. L'honnêteté sur le périmètre n'est pas seulement une question morale, c'est une question de survie professionnelle : le mensonge par omission finit toujours par se payer, et il se paie cher, parce qu'il détruit d'un coup la confiance que tout le reste avait patiemment construite.

6.2Le texte qui ancre l'image

Un mot sur le rôle exact de ce texte de contexte, car on se trompe souvent sur sa fonction. Barthes1, toujours dans sa Rhétorique de l'image, avait une belle idée : le texte qui accompagne une image joue le rôle d'ancrage. L'image, seule, est bavarde et incertaine, elle peut vouloir dire mille choses, et le regard s'y perd. Le texte vient fixer le sens, dire « regardez ceci, pas cela », guider l'œil parmi les significations possibles. Une légende bien placée ne décrit pas l'image, elle l'oriente.

C'est exactement le service que doit rendre le texte de votre portfolio. Il n'est pas là pour raconter l'image, qui se suffit visuellement, mais pour l'ancrer, pour lever un doute, pour souligner ce que vous voulez qu'on y voie. « Refonte de l'identité d'une torréfaction de quartier, autour de l'idée de patine et de transmission » : en une ligne, vous avez ancré le sens, et le visiteur regarde maintenant vos visuels avec les bonnes lunettes. Sans cette ligne, il aurait peut-être vu du vintage gratuit là où vous aviez pensé transmission. Le texte n'ajoute pas de l'information, il aiguille le regard.

6.3Montrer la démarche, pas seulement le résultat

Un projet bien présenté ne se réduit pas à ses visuels finaux. Montrer un bout de démarche, une planche de recherches, deux ou trois itérations, une esquisse abandonnée, une grille de construction, donne à voir votre manière de penser. Les recruteurs, dans les métiers de la conception surtout, cherchent moins un résultat parfait que la preuve d'un raisonnement. Attention à l'excès inverse, tout de même : quelques étapes choisies valent mieux qu'un déballage complet du processus. On montre la démarche pour éclairer le résultat, pas pour l'ensevelir dessous.

Ce point est si décisif que je lui ai consacré toute une partie, la troisième, sur la recherche en projet. Retenez déjà l'essentiel : à l'heure où produire un beau visuel devient facile, presque automatique, c'est la démarche qui vous distingue. Le résultat, tout le monde ou presque finira par savoir le fabriquer. Le chemin qui y mène, la façon dont vous avez posé le problème, exploré, tranché, cela ne s'automatise pas, et cela prouve un professionnel là où le seul résultat ne prouve qu'un exécutant. Montrer sa démarche, c'est montrer qu'on sait pourquoi on fait ce qu'on fait. Nous verrons au chapitre 182 comment garder la trace de cette démarche et la mettre en récit sans l'étaler.

6.4La règle de la sobriété textuelle

Ne mettez pas votre CV dans le portfolio. Quelques informations clés dans une page de présentation suffisent amplement. Le portfolio est un espace visuel, pas un espace littéraire (et pourtant, croyez-moi, j'aime les mots, ce livre en témoigne assez).

Quelques lignes pour expliquer, pas davantage. Si un projet réclame beaucoup de mots pour être compris, c'est peut-être qu'il ne se suffit pas à lui-même visuellement, et là, reposez-vous la question de sa présence dans la sélection. L'équilibre idéal : un maximum d'images, un minimum de texte. Laissez vos créations plaider. Ce sont vos meilleures avocates. Le texte n'est là que pour guider l'œil et lever les malentendus, jamais pour rattraper une image faible. Un beau projet mal expliqué reste beau. Un projet faible longuement justifié reste faible, avec en prime l'air de quelqu'un qui se cherche des excuses. Dans le doute, coupez du texte. On regrette rarement d'avoir été trop sobre.

Notes

  1. Roland Barthes, voir la bibliographie commentée. ↩
  2. Voir le chapitre 18, « Documenter et faire parler sa recherche ». ↩