Partie I / Le portfolio

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Définir son profil professionnel

Partie IChapitre 025 min de lecture

2.1Les questions fondatrices

Avant même d'ouvrir un logiciel de mise en page, arrêtez-vous. Prenez du recul. Posez-vous les questions qui vont commander tout le reste, car elles fixent le périmètre de votre portfolio, son ton, sa direction. Elles n'ont l'air de rien, ces questions. Elles décident de tout.

Quel professionnel êtes-vous ? Comment vous présentez-vous ? Quel titre mettriez-vous en tête de votre CV ? Quelles sont vos créations et vos compétences maîtresses ? Quel est votre projet ? Voilà le socle. Traitez-le sérieusement, parce que tout ce qui suivra en dépendra. On saute cette étape par impatience, parce qu'on a hâte de fabriquer, de montrer, de passer aux choses sérieuses. Erreur. Ce sont là, justement, les choses sérieuses. Le reste n'est que mise en œuvre.

Un exercice pour démarrer, et il est plus difficile qu'il n'y paraît : décrivez-vous en une seule phrase, sans jargon, sans réciter vos logiciels. « Je conçois des identités visuelles pour de jeunes marques » vaut mille fois mieux que « je maîtrise Illustrator, Photoshop et InDesign ». La première phrase dit ce que vous résolvez, la seconde dit sur quels boutons vous savez appuyer. Or on ne recrute jamais un outil. On recrute quelqu'un qui règle un problème. Si vous n'arrivez pas à écrire cette phrase, ce n'est pas un détail : c'est le signe que votre positionnement est encore flou dans votre propre tête. Et ce qui est flou dans votre tête sera brouillon sur la page.

2.2Le positionnement est un acte, pas une étiquette

Il faut prendre au sérieux ce mot de positionnement, qu'on emploie souvent à la légère. Se positionner, ce n'est pas se ranger sagement dans une case existante. C'est choisir la place qu'on veut occuper dans un paysage déjà peuplé, en tenant compte des autres. Bourdieu1, qui a passé sa vie à cartographier ces territoires invisibles qu'il appelait des champs, montrait qu'aucune position ne vaut en soi, mais toujours par rapport aux autres positions. Votre profil ne se définit pas dans le vide, il se définit par différence : ce que vous êtes et que d'autres ne sont pas, l'angle que vous occupez et que personne, autour de vous, ne défend tout à fait pareil.

Cela a une conséquence pratique très concrète. Regardez ce que font les autres, vos camarades de promo, les jeunes de votre secteur, et demandez-vous où est la place libre. Non pour vous y caser par calcul, mais pour comprendre ce que votre singularité peut occuper que d'autres laissent vacant. Stéphane Vial2, dans son Court traité du design, rappelle que le designer se définit moins par une technique que par une manière de poser et de résoudre des problèmes. Votre profil, au fond, c'est votre façon à vous de poser les problèmes. Trouvez-la, nommez-la, et vous aurez trouvé votre position.

2.3La cohérence avec le projet visé

Un portfolio n'existe jamais dans le vide. Il s'inscrit toujours dans une intention : candidature, stage, prospection freelance, entretien. La vraie question, celle qu'on esquive trop souvent, est simple : votre projet est-il compatible avec la formation ou le poste que vous visez ?

Le portfolio est la synthèse visuelle de votre projet professionnel, et il doit parler la langue du métier convoité. Si vous visez la direction artistique, il doit transpirer le parti pris et la maîtrise. Si vous visez l'illustration, il doit imposer un univers reconnaissable. Si vous visez le design d'interface, il doit prouver que vous comprenez l'usage. À chaque métier ses preuves. Mais dans tous les cas, une seule règle : parlez à votre cible, pas à vous-même.

Cette cohérence n'est pas une camisole, c'est un acte de positionnement. Vous dites au monde : voici ce que je sais faire, voici où je vais, et voici la preuve que les deux tiennent ensemble. Un portfolio qui vise tout ne vise rien. Mieux vaut un portfolio net, qui parle à une personne précise, qu'un portfolio flou qui espère plaire à la terre entière (et ne plaît, en général, à personne). La peur de se fermer des portes en pousse beaucoup à rester vagues. C'est exactement l'inverse qui se produit : à force de vouloir garder toutes les portes ouvertes, on n'en franchit aucune, parce qu'on n'a l'air taillé pour aucune.

Cela ne vous condamne pas à n'avoir qu'une corde. Si vos ambitions sont plurielles, préparez plusieurs versions, plusieurs entrées, chacune ajustée à sa cible. Un même corpus peut se raconter de deux façons selon que vous parlez à un studio de branding ou à une équipe produit. C'est le récit qui change, pas le talent. Le même sac de projets, rebattu autrement, raconte une autre histoire. Apprenez à rebattre.

2.4Maturité et image de soi

Le portfolio doit vous ressembler, et refléter votre maturité autant que votre maîtrise. Sérieux, créatif, ajusté, actuel. Vous avez le droit d'être audacieux, même de déranger, à condition de rester professionnel.

C'est un équilibre subtil, et pas très confortable. L'audace sans la rigueur donne du brouillon. La rigueur sans l'audace donne du fade. Le potentiel créatif se loge précisément dans ce fil tendu : montrer une personnalité tout en restant lisible, être fiable dans la qualité et imprévisible dans l'expression. Facile à dire, je sais. Personne ne tient parfaitement sur ce fil, et ce n'est pas le but. Le but est de savoir de quel côté on penche, et pourquoi.

La maturité, curieusement, se lit dans les détails les plus modestes. Une typographie tenue, des marges régulières, une cohérence des couleurs, des visuels bien recadrés et exportés en pleine résolution. Rien de spectaculaire là-dedans. Mais leur absence, elle, saute aux yeux. Un projet brillant présenté n'importe comment perd la moitié de sa force. Un projet modeste présenté avec un soin irréprochable, lui, inspire confiance. Le soin, ce n'est pas de la coquetterie. C'est déjà du talent, rendu visible. C'est même, souvent, la première chose qu'un œil exercé remarque, avant l'idée, avant le style : la façon dont c'est tenu. On fait confiance à quelqu'un de soigneux, parce que le soin est une promesse. Il dit : avec moi, les choses seront bien faites jusqu'au bout.

Notes

  1. Pierre Bourdieu, voir la bibliographie commentée. ↩
  2. Stéphane Vial, voir la bibliographie commentée. ↩