Partie II / Pratique et développement

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Construire sa veille créative

Partie IIChapitre 105 min de lecture

10.1Pourquoi veiller

Un créatif qui cesse de regarder se répète. Vite, en plus. La veille n'est pas un luxe pour temps morts, c'est une hygiène, au même titre que se laver les dents. Le design bouge sans arrêt : les tendances typographiques, les conventions d'interface, les outils, les codes esthétiques se déplacent d'une année sur l'autre. Rester à jour, ce n'est pas suivre la mode comme un mouton. C'est comprendre le langage visuel de son époque, pour choisir, en connaissance de cause, de l'épouser ou de lui tourner le dos.

La veille remplit aussi votre réservoir de références. Plus vous avez vu, plus vous avez de points de comparaison, et plus vos choix gagnent en épaisseur. La créativité ne surgit pas du néant, elle recombine. Elle a besoin de matière première. La veille, c'est ce qui remplit le réservoir dans lequel vous puiserez, plus tard, sans même vous en rendre compte. On croit inventer, et souvent on ne fait que ressortir, transformé, quelque chose qu'on a vu six mois plus tôt et oublié. Le réservoir travaille en silence, à condition qu'on l'ait rempli.

10.2Veille passive et veille active

Il y a deux régimes de veille, et il faut les distinguer.

La veille passive, c'est s'exposer régulièrement à des sources de qualité : parcourir Awwwards le matin, suivre quelques comptes qui vous parlent, feuilleter un média spécialisé. Peu coûteuse, elle entretient un bain culturel permanent. Son défaut : on voit beaucoup, on retient peu. Tout file entre les doigts. C'est une douche, agréable et vite oubliée.

La veille active, c'est chercher exprès, analyser ce qu'on trouve, et surtout le conserver de façon organisée. C'est elle qui transforme un flux d'images en capital réutilisable. Elle demande un effort, oui. Mais c'est elle qui paie. L'idéal, évidemment, est de marier les deux : une exposition passive au quotidien, et un temps actif chaque semaine pour trier, analyser, archiver. La passive vous tient éveillé, l'active vous fait grandir. L'une sans l'autre ne suffit pas.

10.3Méthode : un rituel plutôt qu'une collection morte

Le piège classique de la veille, c'est l'accumulation stérile. Des centaines d'onglets, de captures, de favoris qu'on ne rouvre jamais. Un cimetière, en somme. Une veille utile tient en trois gestes.

D'abord, choisir ses sources et s'y tenir. Dix sources suivies régulièrement valent mieux que cent parcourues n'importe comment. La ressource B1 propose une sélection classée par domaine, des sites d'awards aux médias spécialisés, pour bâtir ce socle.

Ensuite, se donner un rendez-vous. Un créneau fixe, disons une heure le vendredi, pour parcourir, trier, classer. La régularité l'emporte sur l'intensité, toujours. Vingt minutes par jour écrasent une session marathon tous les deux mois.

Enfin, classer et annoter. Une image sauvegardée sans un mot est à moitié perdue. Notez pourquoi vous la gardez : la palette, la grille, le mouvement, l'idée. C'est cette petite note, et elle seule, qui rendra la référence exploitable dans six mois, quand vous aurez tout oublié du contexte.

Il y a, dans ce geste de garder et de classer, quelque chose de plus profond qu'il n'y paraît. Walter Benjamin2, qui était un collectionneur passionné, a écrit de très belles pages sur ce que signifie collectionner. Dans un texte où il déballe sa bibliothèque, il montre que le vrai collectionneur ne s'entoure pas d'objets pour les posséder, mais parce que chacun, rangé dans un ordre secret, devient le maillon d'un récit personnel, une manière de se raconter à travers ce qu'on rassemble. Votre veille, quand elle est bien tenue, est exactement cela : moins un stock qu'une autobiographie en creux, la carte de vos goûts et de vos obsessions. Ce que vous gardez dit qui vous êtes. Classez donc avec soin, car vous ne classez pas des images, vous vous dessinez.

10.4Outils pour organiser sa veille

Plusieurs approches coexistent, et la meilleure est celle que vous tiendrez dans la durée. Le reste est littérature.

Les tableaux visuels, Pinterest, Milanote, les boards d'Are.na, permettent de bâtir des moodboards thématiques faciles à parcourir. Are.na, en particulier, est apprécié des créatifs pour sa sobriété et sa logique de connexions entre références.

Les outils de captation rapide, extensions de navigateur, applications de notes, servent à attraper une référence au vol avant qu'elle ne s'évapore. L'essentiel est de réduire au strict minimum la friction entre le moment où vous voyez et le moment où vous rangez. Une référence qu'il faut trois clics et deux mots de passe pour sauvegarder est une référence perdue.

Et puis, un simple dossier bien structuré sur votre ordinateur, classé par thèmes, peut parfaitement suffire, à condition d'être tenu. L'outil compte moins que la discipline. Stéphane Goria3, dans ses travaux sur les méthodes et outils de veille créative, martèle ce point : la valeur d'une veille tient à son organisation et à son exploitation, jamais à la quantité brute qu'elle amasse. Autrement dit, une petite veille bien rangée bat une énorme veille en vrac. Toujours. On n'exploite que ce qu'on retrouve.

10.5Transformer la veille en création

La veille ne vaut que par ce qu'elle produit. Prenez l'habitude, régulièrement, de relire vos références en vous demandant : qu'est-ce que ça m'inspire, là, maintenant, pour ce projet ? Un bon réflexe consiste à confronter délibérément vos références au démarrage d'un projet, pour cadrer une direction, plutôt que de fixer une page blanche en espérant un miracle. La veille devient alors un point d'appui, et non une contemplation stérile. C'est le pont entre ce que vous regardez et ce que vous faites.

Attention, tout de même, au revers de cette pratique, car il existe. Une veille trop présente au moment de créer peut écraser votre voix sous celle des autres. Il faut savoir regarder ses références, puis fermer les onglets et créer sans elles sous les yeux, de mémoire, pour que ce qui ressort soit filtré par vous et non recopié. Nourrissez-vous en amont, puis coupez le robinet au moment du geste. La bonne veille prépare le terrain, elle ne dicte pas la récolte. On regarde beaucoup pour créer, mais on ne crée jamais les yeux rivés sur ce qu'on regarde.

Notes

  1. Voir la ressource B, « sources de veille créative ». ↩
  2. Walter Benjamin, voir la bibliographie commentée. ↩
  3. Stéphane Goria, voir la bibliographie commentée. ↩