Partie III / La recherche en projet créatif
Le mémoire, préfiguration d'une recherche et développement créative
21.1Écrire quand on fait
Il y a, chez beaucoup d'étudiants en création, une résistance à l'idée même du mémoire. On a choisi une école d'art, pas une fac de lettres, on veut faire, pas disserter, et voilà qu'on nous demande d'écrire quarante ou cent pages sur ce qu'on fabrique. La tentation est grande d'y voir une corvée, un péage administratif à franchir avant le diplôme. Ce serait une erreur, et pas une petite, parce qu'elle vous ferait passer à côté de ce que le mémoire a de plus précieux : il est le premier lieu où vous apprenez à mener, seul, une recherche appliquée à un projet réel. Autrement dit, une compétence qui vaut de l'or dès l'instant où vous entrez dans la vie professionnelle.
Écrire sur son projet, ce n'est pas doubler le travail d'un discours inutile. C'est un autre geste de conception, le prolongement direct de ce que nous disions au chapitre 161 : créer, c'est chercher. Le mémoire est le lieu où cette recherche se met au clair, se donne une forme, et se rend transmissible. On croit savoir ce qu'on a fait jusqu'au moment où il faut l'écrire, et c'est en l'écrivant qu'on le découvre vraiment. Le mémoire ne raconte pas seulement le projet, il l'achève. Il en est la part réflexive, celle qui transforme une intuition en un savoir que vous pourrez, ensuite, réemployer, défendre, et même facturer.
Je pèse ce dernier mot. Car il faut sortir tout de suite de l'idée que le mémoire serait un exercice scolaire clos sur lui-même, bon à ranger dès la soutenance passée. Ce que vous apprenez en le faisant, c'est très exactement ce qu'on vous demandera plus tard sous d'autres noms : conduire une étude, cadrer un problème mal posé, expérimenter une piste, mesurer un résultat, argumenter une décision devant un client ou une équipe. Le mémoire est une répétition générale, grandeur nature, d'une compétence qui structurera toute votre vie professionnelle.
21.2Ni thèse, ni rapport, ni pré-doctorat
Levons alors un malentendu tenace, parce qu'il fausse tout. Un mémoire de projet n'est pas une thèse de doctorat en réduction. Il n'a pas à viser la découverte universelle, à balayer toute la littérature d'un champ, à prétendre faire avancer la science. Ceux qui le prennent pour un galop d'essai pré-doctoral se condamnent à une posture empruntée, écrasés par un appareil savant qui n'est pas le leur et qu'ils portent mal. Ce n'est pas non plus un rapport de stage, cette énumération plate de tâches accomplies, où l'on raconte ce qu'on a fait sans jamais le penser. C'est un troisième genre, hybride, qui a sa dignité propre, et qu'il faut nommer correctement pour cesser d'en avoir peur.
Le mot juste, à mon sens, est celui de recherche et développement. Pas la R&D des laboratoires industriels, avec ses brevets et ses budgets, mais son esprit, transposé à l'échelle d'un créatif : partir d'un problème réel, formuler une idée pour le résoudre, l'étayer par ce qui se sait déjà, puis l'éprouver concrètement, sur un terrain, jusqu'à voir si elle tient. Alain Findeli2, avec son idée de recherche-projet, a montré que le projet lui-même peut être une forme de recherche, une manière de connaître en transformant. Donald Schön3, en observant les praticiens au travail, a décrit cette pensée qui se fait dans l'action, dans le dialogue avec la matière. Votre mémoire est l'écriture de cette recherche-là, ni tout à fait scientifique, ni tout à fait littéraire, réflexive et située, ancrée dans un faire.
Reste une nuance qu'il faut assumer sans gêne : cette recherche et développement créative se confond parfois avec la recherche pure. Il arrive qu'un mémoire de projet touche à des questions théoriques, ouvre des pistes qu'un chercheur reprendrait volontiers, produise du savoir au sens fort. Tant mieux. La frontière est poreuse, et rien ne vous oblige à la tracer au cordeau. Ce qui vous distingue du chercheur pur, ce n'est pas un manque de rigueur, c'est une finalité : au bout de votre démarche, il y a un projet, un artefact, une proposition concrète, et non seulement un article. Vous cherchez pour faire, et vous faites pour chercher. Gardez cela en tête, et vous ne serez ni intimidé par la thèse, ni rabaissé au rang du rapport.
21.3Proposer une idée, pas décrire un sujet
Venons-en au premier geste, celui qui décide de la valeur de tout le reste. La plupart des mémoires faibles le sont parce qu'ils décrivent un sujet au lieu de proposer une idée. « Je vais parler de la typographie dans l'affiche politique », voilà un sujet. C'est un territoire, vaste et mou, où l'on peut errer cent pages sans jamais rien risquer. Une idée, c'est autre chose : c'est une proposition, un parti pris, quelque chose qu'on avance et qu'on pourrait avoir tort d'avancer. « Je fais l'hypothèse que la typographie d'une affiche politique en dit plus long sur son camp que son slogan », voilà une idée. Elle engage. Elle se discute. Elle demande à être prouvée.
Cette bascule, du sujet à l'idée, est le cœur de la posture de recherche et développement. On ne part pas pour visiter un territoire, on part pour vérifier une intuition. Et cette intuition, vous ne l'avez pas trouvée par hasard : elle est sortie de votre exploration, de votre journal, de la structuration dont parlait le chapitre 204. L'idée est le précipité de tout ce travail de terrain, la forme qu'a fini par prendre votre longue fréquentation du sujet. La formuler clairement, franchement, c'est déjà avoir à moitié gagné.
Méfiez-vous de la fausse modestie qui pousse à ne rien affirmer, de peur de se tromper. Un mémoire qui n'avance aucune idée par prudence ne prouve qu'une chose : que son auteur n'a pas osé penser. On préférera toujours une idée franche, même imparfaite, à une neutralité qui ne dit rien. Prenez le risque de la proposition. C'est ce risque, précisément, que le jury aujourd'hui, et vos employeurs demain, sauront reconnaître et payer.
21.4La problématique comme moteur
Cette idée, une fois tenue, doit devenir une question. C'est ce qu'on nomme la problématique, et c'est le moteur de tout le mémoire. Non pas un thème décoratif posé en tête de chapitre, mais une tension formulée, un problème que le projet va s'employer à résoudre. C'est le geste du chapitre 175, le cadrage du problème, transposé à l'écrit et durci : là où le cadrage ouvrait l'enquête, la problématique la met sous tension. La grille de cadrage de la Ressource E6 est faite pour vous aider à franchir ce pas, à passer d'un énoncé flou à une question qui tient debout et qui appelle une démonstration.
Une bonne problématique a une propriété simple : on peut y répondre par oui, par non, ou par « cela dépend, et voici de quoi ». Elle appelle une démonstration, pas un exposé. Elle contient déjà, en creux, le protocole qui permettra d'y répondre. Si votre question est « comment la contrainte du petit format oblige-t-elle à repenser la hiérarchie de l'information ? », vous savez déjà que vous allez devoir expérimenter des petits formats, comparer, mesurer. La question porte en elle son terrain. Tout le mémoire tiendra ou tombera avec sa qualité.
Voilà pourquoi les trois chapitres qui composent cette écriture s'enchaînent comme ils le font. Vous proposez une idée et vous la nouez en problématique, c'est le présent chapitre. Vous l'argumentez ensuite en la confrontant à ce qui se sait déjà, c'est le chapitre 227. Vous l'expérimentez enfin sur un terrain réel, c'est le chapitre 238. Proposer, argumenter, expérimenter : ce triangle est l'ossature de toute recherche et développement, la vôtre comme celle des plus grands laboratoires. La seule différence tient à l'échelle, jamais à la nature du geste.
Notes
- Voir le chapitre 16, « La posture de recherche : créer, c'est chercher ». ↩
- Alain Findeli, voir la bibliographie commentée. ↩
- Donald Schön, voir la bibliographie commentée. ↩
- Voir le chapitre 20, « Structurer l'idée : de l'exploration à la forme ». ↩
- Voir le chapitre 17, « Conduire une recherche de projet : de la question à la matière ». ↩
- Voir la Ressource E, « modèles et gabarits ». ↩
- Voir le chapitre 22, « Argumenter en sourçant : l'idée à l'épreuve des références ». ↩
- Voir le chapitre 23, « Expérimenter sur un terrain : la démarche à l'épreuve du réel ». ↩