Partie I / Le portfolio

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Le CV et ses doubles

Partie IChapitre 096 min de lecture

9.1On l'avait enterré un peu vite

Il fut un temps, pas si lointain, où l'on annonçait la mort du CV. Le portfolio suffirait, disait-on, le réseau ferait le reste, et ce vieux document poussiéreux, hérité du monde des bureaux, finirait au musée des objets inutiles. On s'est trompé. Le CV n'est pas mort, il a fait plus retors : il s'est dédoublé. Aujourd'hui, un jeune créatif sérieux n'a pas un CV, il en a plusieurs, taillés pour des lecteurs différents, et c'est de cela qu'il faut parler.

Car entre le portfolio, dont nous avons dit au chapitre 11 qu'il n'était pas un CV, et le CV lui-même, il y a un partage des tâches que beaucoup ignorent encore. Le portfolio montre, le CV situe. L'un prouve ce que vous savez faire, l'autre raconte d'où vous venez et comment vous en êtes arrivé là. Les deux se complètent, on l'a dit, mais le CV a ceci de particulier qu'il doit désormais plaire à deux publics qui ne lisent pas du tout de la même façon : une machine, d'abord, un humain, ensuite. Et ces deux-là ne veulent pas la même chose.

9.2La machine lit avant l'humain

Il faut regarder cette réalité en face, même si elle a de quoi refroidir. Dans un grand nombre d'entreprises, votre CV ne sera pas d'abord lu par une personne. Il sera avalé par un logiciel, un ATS, pour Applicant Tracking System, un système de suivi des candidatures qui trie, classe et filtre les CV avant qu'un œil humain ne s'y pose. Ce logiciel ne regarde pas votre mise en page léchée. Il lit du texte, cherche des mots, repère des intitulés de poste, des compétences, des dates, et recale sans état d'âme ce qu'il ne parvient pas à décoder.

Or, cruelle ironie pour un créatif, c'est justement le soin graphique qui pose problème à ces machines. Un CV en deux colonnes, avec des icônes, des barres de progression pour noter vos logiciels, un beau titre en image plutôt qu'en texte, un PDF exporté comme une affiche : tout cela, qui fait votre fierté, la machine le lit de travers, ou ne le lit pas du tout. Elle mélange les colonnes, perd les dates, ignore l'image. Votre plus beau document devient, à ses yeux, une bouillie illisible. Et un CV que la machine ne sait pas lire est un CV qui n'arrive jamais jusqu'à l'humain. Vous avez soigné la vitrine, personne n'entre dans la boutique.

De là une première leçon, contre-intuitive : dans certains cas, il faut savoir faire sobre pour être lu. Non par renoncement, mais par lucidité sur le circuit que votre document va emprunter.

9.3La version sobre, taillée pour les robots

Il vous faut donc, d'abord, une version sobre. Un CV compatible avec les ATS, dépouillé, presque austère, pensé pour la machine avant l'humain. Cela ne veut pas dire un CV négligé, cela veut dire un CV lisible par un programme.

Quelques principes tiennent lieu de boussole. Une seule colonne, dans l'ordre de lecture naturel, du haut vers le bas. Du texte, toujours du texte, jamais une information vitale enfermée dans une image ou un pictogramme. Des intitulés clairs et attendus, expérience, formation, compétences, plutôt que des titres poétiques que la machine ne reconnaît pas. Des dates au format simple. Les mots-clés du métier visé, repris de l'offre elle-même, car la machine cherche des correspondances, et si l'annonce parle de direction artistique, votre CV a intérêt à contenir ces mots-là. Un format de fichier standard, un PDF texte ou un document ordinaire, exporté proprement, sans fioriture qui déroute l'analyseur.

Cette version-là, gardez-la sous la main, prête à partir pour toute candidature qui passe par une plateforme, un grand groupe, un service de ressources humaines outillé. Elle n'est pas belle au sens où vous l'entendez. Elle est efficace, ce qui, dans ce couloir précis, est une autre forme de beauté. La sobriété n'est pas ici une pauvreté, c'est une stratégie.

9.4La version créative, prolongement du book

Mais s'arrêter là serait trahir tout ce que ce livre défend. Car si la version sobre passe la machine, elle ne dit rien de vous, de votre œil, de votre patte. Elle vous rend lisible, elle ne vous rend pas désirable. Il vous faut donc une seconde version, à l'exact opposé : un CV créatif, assumé, qui prolonge votre book au lieu de le contredire.

Celui-là ne s'adresse plus à la machine mais à l'humain, et à un humain précis, celui qui, ayant aimé votre portfolio, veut mettre un visage et une trajectoire sur ce travail. Ce CV créatif se pense comme une pièce de design à part entière, cohérente avec l'univers de votre book, même typographie, même palette, même sensibilité. Il peut vivre en ligne, comme une page de votre site, ou en PDF soigné qu'on garde et qu'on transmet. Il met en perspective votre histoire professionnelle avec ce que le book donne à voir, il relie les projets aux étapes, il raconte une progression plutôt qu'il n'aligne des cases. C'est un CV qui a une voix.

Là, tout ce que la version sobre s'interdisait redevient permis, à condition que ce soit maîtrisé : une mise en page qui affirme un parti pris, une hiérarchie visuelle, un rythme. Ce document ne remplace pas le premier, il le complète. L'un ouvre la porte, l'autre donne envie de vous faire entrer.

9.5Pourquoi il faut en tenir plusieurs

Résumons la logique, car elle est le cœur de ce chapitre. Vous n'avez pas un CV, vous avez une petite famille de CV, et savoir laquelle envoyer, à qui, et quand, fait partie de votre métier désormais.

Cette pluralité n'est pas de la duplicité, c'est de l'adaptation, exactement comme au chapitre 72 nous disions qu'un portfolio se vise. On ne parle pas à un service RH d'un grand groupe comme on parle au fondateur d'un petit studio. Le premier vous lira d'abord par machine, offrez-lui la version sobre. Le second vous découvrira à l'œil, offrez-lui la version créative. Entre les deux, mille nuances, et parfois les deux ensemble, la version sobre pour passer le filtre, la version créative en lien ou en pièce jointe pour convaincre celui qui, de l'autre côté, est bien humain.

Tenez donc ces versions à jour comme on entretient plusieurs outils, chacun pour son usage. Une même matière, votre parcours, se raconte différemment selon la porte que vous frappez. Ce n'est pas votre parcours qui change, c'est la manière de le présenter. Et présenter, vous commencez à le savoir, est un métier en soi.

9.6Écrire pour deux lecteurs

Reste une projection, car cette histoire ne fait que commencer. Les machines qui lisent nos CV apprennent vite, elles comprennent de mieux en mieux le langage naturel, et il n'est pas impossible que, demain, elles sachent enfin lire une mise en page. Mais ne pariez pas là-dessus pour l'instant, et surtout, ne vous y trompez pas sur le fond : même quand la machine saura tout lire, c'est un humain qui, au bout de la chaîne, décidera de vous rencontrer.

La vraie compétence, celle qui traversera les modes et les outils, c'est d'apprendre à écrire pour deux lecteurs à la fois, la machine et la personne, sans sacrifier l'un à l'autre. Se rendre lisible sans se rendre fade. Passer le filtre sans perdre sa voix. Ceux qui y arrivent ne trichent pas avec le système, ils le comprennent, et cette compréhension est déjà, en soi, une preuve de maturité professionnelle. On vous jugera aussi, un jour, à votre façon d'avoir su parler robot sans cesser d'être vous.

Notes

  1. Voir le chapitre 1, « Qu'est-ce qu'un portfolio ? ». ↩
  2. Voir le chapitre 7, « Adapter son portfolio à son métier ». ↩