Partie II / Pratique et développement
Forger son identité d'artiste
13.1La résistance, cet obstacle intérieur
Il y a un ennemi que tout créatif connaît, même s'il met du temps à lui donner un nom. Steven Pressfield1, dans The War of Art, l'appelle la résistance. C'est cette force sourde qui vous détourne du travail juste au moment de vous y mettre, qui déguise le doute en mille tâches soudain urgentes, qui souffle que ce n'est pas le bon jour, que vous n'êtes pas prêt, que de toute façon à quoi bon… Vous connaissez la chanson. Moi aussi.
La résistance ne se guérit pas, elle se traverse. Ceux qui tiennent ne sont pas ceux qui ne la sentent jamais (ceux-là n'existent pas, ou alors ils mentent), mais ceux qui ont appris à la reconnaître et à s'asseoir quand même à leur table. Le premier geste, c'est de la nommer. Ce que vous prenez pour un manque de talent, ou pour une panne d'inspiration, n'est bien souvent que la résistance qui fait, très consciencieusement, son travail de sape. Une fois qu'on lui a donné un nom, elle perd de sa force : on la voit venir, on reconnaît sa voix mielleuse, et l'on peut choisir de ne pas l'écouter. Ce n'est pas une victoire définitive, elle revient chaque matin. Mais chaque matin, on peut de nouveau choisir de s'asseoir et de commencer.
13.2Le syndrome de l'imposteur et la question de la légitimité
Presque tous les jeunes créatifs traversent ce sentiment tenace de n'être pas à leur place, de n'être pas de vrais professionnels, d'avoir réussi par chance. Le fameux syndrome de l'imposteur, d'autant plus fréquent, cruauté supplémentaire, qu'on est compétent et exigeant. Il ne disparaît pas en s'estimant meilleur. Il se dissout en déplaçant la question.
Car la légitimité ne se décrète pas et ne s'attend pas : elle se construit par les actes. C'est le prolongement, sur le terrain de la légitimité, de ce qu'on disait du geste au chapitre précédent. On devient légitime en faisant, en montrant, en livrant, pas en patientant jusqu'à se sentir prêt. Il y a là une idée que Sartre2 a placée au centre de sa philosophie : pour l'être humain, disait-il, l'existence précède l'essence. Nous ne sommes pas d'abord quelque chose que nous exprimons ensuite, nous devenons ce que nous faisons, nous nous inventons par nos actes. Traduit dans votre atelier, cela donne : vous n'êtes pas designer parce qu'un diplôme ou un sentiment vous en aurait donné le droit, vous le devenez chaque fois que vous concevez, livrez, assumez un projet. L'identité n'est pas un point de départ, c'est un dépôt d'actes.
Tom et David Kelley3, dans La confiance créative, le disent à leur manière : l'assurance se gagne par l'action, elle ne l'autorise pas. On ne se sent pas légitime pour agir, on agit, et la légitimité vient ensuite s'installer, discrètement, sans prévenir, projet après projet, pendant qu'on était trop occupé à travailler pour l'attendre.
13.3Comprendre ses blocages
Les blocages créatifs ont mille visages : la peur de l'échec, la peur du jugement, le perfectionnisme qui paralyse, la comparaison perpétuelle aux autres. Les reconnaître, déjà, c'est s'en libérer un peu. Le perfectionnisme, surtout, mérite qu'on lui arrache son masque : il se présente en exigence, en haute tenue morale, mais il n'est bien souvent qu'une peur déguisée, celle de montrer un travail imparfait et donc de s'exposer au jugement. La parade n'est pas de viser plus bas. C'est d'accepter que la première version soit imparfaite, et de compter sur l'itération pour la relever. Fait vaut mieux que parfait, non parce que la qualité serait secondaire, mais parce que rien ne s'améliore qui n'existe pas encore.
La comparaison, elle aussi, mérite un mot, parce qu'elle est devenue un poison quotidien. À l'heure des réseaux, on passe ses journées à confronter son travail en chantier au travail fini, léché, mis en scène des autres. Combat perdu d'avance, et injuste : vous comparez vos coulisses à leur vitrine. Chacun avance à son rythme, sur son chemin, avec son histoire. Le seul étalon qui vaille, c'est vous-même, six mois plus tôt. Si vous progressez par rapport à celui-là, vous êtes sur la bonne voie, quoi que fasse le voisin.
13.4Le rapport intime à la création
Créer engage quelque chose d'intime, il faut bien le reconnaître. Elizabeth Gilbert4, dans Comme par magie, plaide pour une relation apaisée à la créativité : créer par curiosité et par plaisir plutôt que sous la pression de la performance, se délester de l'idée que chaque œuvre doit être un chef-d'œuvre, cesser de faire peser sur sa création le poids de sa valeur personnelle tout entière. Cette légèreté n'est pas de la désinvolture, attention. C'est une manière de durer. David Lynch5, dans Mon histoire vraie, raconte de son côté comment une pratique régulière et un espace mental dégagé laissent remonter les idées, souvent au moment où on ne les force pas. Le point commun de ces voix, c'est une même invitation : protéger sa relation à la création des pressions qui la stérilisent.
Il y a, dans ce rapport intime, un équilibre délicat à tenir. Trop d'enjeu tue la création, on l'a dit, le perfectionnisme paralyse. Mais trop peu d'enjeu la vide aussi de sa nécessité. Le bon régime se situe entre les deux : prendre son travail au sérieux sans se prendre soi-même trop au sérieux, viser haut sans se punir de ne pas toujours atteindre. C'est une hygiène intérieure autant qu'une méthode, et elle se cultive comme le reste.
13.5Assumer sa voix
Marie Boudon6, dans J'ose créer, encourage les créatifs à s'autoriser leur propre style plutôt qu'à courir après les codes du moment. Trouver sa voix, ce n'est pas inventer ce que personne n'a jamais vu (mission impossible, et de toute façon inutile). C'est assumer pleinement ce qui vous est propre, vos goûts, vos manies, votre façon de voir de travers. Votre singularité n'est pas un défaut à corriger pour ressembler aux autres. C'est votre bien le plus rare.
D'ailleurs, votre voix, vous l'avez déjà, même si vous ne la reconnaissez pas encore. Elle est dans ces choix que vous faites sans y penser, ces couleurs vers lesquelles vous revenez, ces sujets qui vous obsèdent, cette manière de cadrer, de composer, de trancher qui vous est si naturelle que vous la croyez banale. On cherche sa voix au loin, dans l'originalité forcée, alors qu'elle est là, tout près, dans ce qu'on fait de plus spontané. Le travail n'est pas de l'inventer, mais de la débusquer, de la reconnaître, puis de cesser d'en avoir honte. Le monde n'a pas besoin d'un créatif de plus qui ressemble à tous les autres. Il a besoin de ce que vous seul pouvez faire. Forger son identité d'artiste, c'est, tout compte fait, cesser de demander la permission d'être soi.
Notes
- Steven Pressfield, voir la bibliographie commentée. ↩
- Jean-Paul Sartre, voir la bibliographie commentée. ↩
- Tom et David Kelley, voir la bibliographie commentée. ↩
- Elizabeth Gilbert, voir la bibliographie commentée. ↩
- David Lynch, voir la bibliographie commentée. ↩
- Marie Boudon, voir la bibliographie commentée. ↩