Partie I / Le portfolio

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S'inspirer sans imiter : regarder les meilleurs

Partie IChapitre 084 min de lecture

8.1L'importance des références

Personne ne crée dans le vide, et heureusement. L'inspiration est un muscle, et le meilleur entraînement consiste à étudier les portfolios de professionnels installés. Non pour les recopier, mais pour comprendre leurs choix : comment structurent-ils leur navigation ? comment présentent-ils un projet ? quel équilibre trouvent-ils entre le texte et l'image ?

Il faut se débarrasser d'un romantisme tenace, celui du génie qui invente tout de rien, seul dans sa tour. Ce génie n'existe pas, il n'a jamais existé. Austin Kleon1 a résumé cela dans un petit livre au titre provocateur, Steal Like an Artist, vole comme un artiste : toute œuvre naît d'autres œuvres, tout créateur digère ceux qui l'ont précédé, et il n'y a aucune honte à cela, à condition de le faire au grand jour et de le faire sien. La question n'est pas de savoir si vous vous inspirez, vous le faites forcément, mais comment. Vole comme un artiste, dit Kleon, pas comme un plagiaire. La différence est toute la matière de ce chapitre.

Des portfolios comme ceux de Pierrick Calvez, Christina Kosik, Timothy Maurer ou Artemy Lebedev offrent des leçons précieuses de mise en scène, de hiérarchie et de positionnement. Chacun raconte une histoire différente, mais tous partagent une même vertu : la clarté du propos. Vous trouverez dans la ressource D2 une sélection plus large, à décortiquer tranquillement. Ne les feuilletez pas, étudiez-les. La différence entre feuilleter et étudier, c'est la différence entre consommer et apprendre.

8.2La distinction entre inspiration et imitation

C'est le nœud du chapitre, et il vaut qu'on s'y arrête une minute. Imiter, c'est reproduire une solution. S'inspirer, c'est comprendre le problème que cette solution résout, puis inventer la vôtre. Devant un portfolio que vous admirez, ne demandez pas « comment copier cet effet ? » mais « à quel besoin cet effet répond-il, et comment y répondrais-je, moi ? ». La première question fabrique des clones. La seconde, une signature.

Il y a là une vérité que la théorie littéraire a bien creusée. Barthes3 rappelait qu'un texte, une œuvre, n'est jamais qu'un tissu de citations, d'échos, de reprises venus de mille sources dont l'auteur lui-même a souvent perdu la trace. Nous sommes tous faits de ce que nous avons lu, vu, aimé. Il n'y a pas de pureté originelle à préserver, seulement une manière personnelle de recombiner l'héritage. Le critique Harold Bloom4 parlait même d'une angoisse de l'influence : tout créateur doit se débattre avec ses maîtres, les absorber puis s'en défaire, pour trouver sa propre voix par-dessus la leur. S'inspirer sans imiter, c'est mener ce combat au grand jour, digérer ses modèles au lieu de les recracher intacts.

Il y a là, aussi, une simple question d'honnêteté. Reprendre une mise en page, une palette, un parti pris entier sans jamais le digérer, ça se voit, et ça se paie. Le milieu est petit, la mémoire visuelle des professionnels est longue, plus longue que vous ne l'imaginez. Un directeur artistique aguerri reconnaît au premier coup d'œil la référence non digérée, le tic emprunté, le tumblr qu'on a pillé. Votre valeur ne tient pas à votre capacité à ressembler aux meilleurs. Elle tient à votre capacité à ne ressembler qu'à vous, tout en atteignant leur niveau d'exigence. Nuance capitale.

8.3Les plateformes de découverte

Au-delà des portfolios individuels, des plateformes comme Wall of Portfolios ou Awwwards sont des mines. Elles donnent à voir des approches variées, des tendances qui montent, des standards d'excellence. Awwwards, en particulier, récompense chaque jour des sites remarquables et publie les critères de son jury, ce qui en fait un outil d'apprentissage autant qu'une galerie.

Mais attention : l'exercice n'est pas de collectionner passivement. C'est d'analyser. Qu'est-ce qui fonctionne ici ? pourquoi ce portfolio retient-il l'œil ? qu'est-ce que je pourrais transposer sans me trahir ? Cette gymnastique du regard est le cœur battant du potentiel créatif : savoir regarder pour mieux créer. Elle prépare d'ailleurs le chapitre suivant, car regarder les meilleurs de façon régulière et organisée, c'est déjà faire de la veille.

Un dernier conseil, contre-intuitif : ne regardez pas que dans votre domaine. Le graphiste qui ne regarde que du graphisme finit par tourner en rond, à recycler les mêmes tics que ses pairs. Allez voir ailleurs, l'architecture, le cinéma, la mode, la reliure ancienne, la signalétique du métro, les affiches de spectacle des années soixante. Les analogies les plus fécondes viennent presque toujours de loin, d'un champ voisin qu'on n'avait pas pensé à interroger. C'est en croisant les regards qu'on invente le sien. Le créatif qui ne se nourrit que de son propre milieu s'anémie sans s'en apercevoir.

Notes

  1. Austin Kleon, voir la bibliographie commentée. ↩
  2. Voir la ressource D, « portfolios de référence ». ↩
  3. Roland Barthes, voir la bibliographie commentée. ↩
  4. Harold Bloom, voir la bibliographie commentée. ↩