Partie I / Le portfolio
Qu'est-ce qu'un portfolio ?
1.1Une galerie, pas un inventaire
Commençons par balayer une confusion tenace. Un portfolio n'est pas le dossier où vous entassez tout ce que vous avez produit. C'est une sélection, resserrée, presque cruelle, de vos meilleurs projets, rangés par catégories, qui donne à voir le jeune professionnel que vous êtes. Votre carte de visite visuelle. Votre première poignée de main avec le monde du travail. Et une poignée de main, ça ne se rate pas deux fois.
Pensez galerie d'art plutôt qu'entrepôt. On ne montre pas tout, on montre ce qui compte. Chaque pièce accrochée au mur l'est parce qu'elle raconte quelque chose de vous, de votre regard, de ce que vous savez résoudre. Celui qui entre dans votre galerie, recruteur, client, jury, doit comprendre en quelques secondes qui vous êtes. Quelques secondes, oui. Nous y reviendrons, c'est plus court que vous ne le croyez.
Toute la différence entre l'inventaire et la galerie tient dans une intention. L'inventaire additionne, la galerie choisit. L'un cherche à être complet, l'autre à faire de l'effet. L'inventaire répond à « qu'avez-vous fait ? », question de comptable. La galerie répond à « que savez-vous faire, et pourquoi devrais-je vous confier un projet ? », question de professionnel. Passer de l'accumulation à la démonstration, c'est le premier geste adulte que ce livre vous demande. Et croyez-moi, ce geste-là est plus dur qu'il n'en a l'air, parce qu'il suppose de renoncer, et qu'on n'aime pas renoncer à ce qu'on a fait avec peine.
1.2Une image ne parle jamais toute seule
Il faut ici dire une chose que l'école oublie souvent d'enseigner : une image n'est jamais innocente, et elle ne dit pas d'elle-même ce que vous croyez lui faire dire. Roland Barthes1, dans sa Rhétorique de l'image, a montré comment le moindre visuel charrie une avalanche de sens que le spectateur décode sans même s'en rendre compte, à partir de sa culture, de ses habitudes, de ses attentes. Une photo de produit sur fond blanc dit « sérieux, commerce, efficacité ». La même photo en lumière rasante et grain argentique dit « artisanat, âme, patine ». Vous n'avez rien écrit, et pourtant vous avez déjà parlé.
Un portfolio, c'est cela à l'échelle d'un ensemble : un discours qui se tient avant même qu'on ait lu le moindre mot. La typographie que vous choisissez, l'ordre de vos images, les blancs que vous laissez, tout signifie. La question n'est donc jamais « est-ce que mon portfolio dit quelque chose », il dit toujours quelque chose, mais « est-ce qu'il dit ce que je veux qu'il dise ». Prendre conscience de cela, c'est cesser de subir le sens que produit votre travail pour commencer à le piloter. C'est passer du côté de ceux qui savent que rien, sur une page, n'est neutre.
1.3Le temps d'attention de celui qui regarde
Il faut se le répéter, presque comme une prière : celui qui ouvre votre portfolio ne lui accordera, la première fois, que quelques dizaines de secondes. Un recruteur en agence a parfois trente dossiers à voir dans l'après-midi. Il survole, il s'arrête, il repart. Votre portfolio n'est pas lu, il est balayé. Puis, si vous avez accroché son œil, il est parcouru. Et seulement alors, peut-être, il est lu.
C'est brutal, mais c'est ainsi, et ça change tout. Les premières secondes décident du reste. Le premier écran, la première image, le premier projet pèsent bien plus lourd que les suivants. Nous en reparlerons au chapitre 42, en parlant d'architecture. Retenez déjà ceci : vous ne fabriquez pas un document qu'on étudie, vous fabriquez une expérience qu'on traverse.
Et cette expérience se joue dans une économie de l'attention devenue féroce. Nous vivons noyés sous les images, des milliers par jour, qui glissent sur nous sans laisser de trace. Votre portfolio entre en concurrence, non pas avec les autres portfolios seulement, mais avec tout ce qui réclame l'attention de celui qui vous regarde : ses mails, son téléphone, sa fatigue de fin de journée. Capter, dans ce vacarme, quelques secondes de vraie attention, c'est déjà une petite victoire. La gaspiller en ouvrant sur votre projet le plus faible, c'est un gâchis qu'on ne se pardonne pas. On n'a pas deux fois la première seconde.
1.4Ce que le portfolio n'est pas
Trois faux frères, qu'il vaut mieux écarter tout de suite.
Le portfolio n'est pas un CV. Il montre plus qu'il ne dit. Le CV énumère des compétences, le portfolio les prouve. Le CV décrit un parcours, le portfolio le rend tangible. Les deux se complètent, mais ils ne font pas le même travail, et l'un ne dispense jamais de l'autre. Le CV dit « voilà ce que j'ai fait », le portfolio dit « voilà ce que je sais faire, regardez ». La nuance a l'air mince, elle est décisive.
Le portfolio n'est pas non plus un dossier scolaire. Inutile d'empiler dans l'ordre chronologique tous les exercices rendus pendant vos études. L'enjeu, au contraire, est de sortir du cadre pédagogique pour ne garder que ce qui témoigne d'une vraie démarche. Un excellent exercice d'école a toute sa place, à condition d'être présenté comme un projet, pas comme un devoir noté. Retirez-lui l'énoncé, la contrainte scolaire, la note du prof, et redonnez-lui un contexte de commande, même reconstitué. Ce qui sentait la salle de classe se met alors à sentir l'atelier.
Enfin, le portfolio n'est pas un blog. Quelques lignes suffisent à situer un projet. Les kilomètres de texte noient l'image et détournent l'œil de l'essentiel, c'est-à-dire vos réalisations. Et si vous sentez le besoin d'écrire longuement pour défendre un projet, méfiez-vous : c'est souvent le signe qu'il ne tient pas debout tout seul. Retravaillez-le, ou retirez-le. Un projet qui a besoin d'une plaidoirie est un projet qui a déjà perdu son procès.
Notes
- Roland Barthes, voir la bibliographie commentée. ↩
- Voir le chapitre 4, « Structurer son portfolio : catégories et architecture ». ↩