Partie II / Pratique et développement

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Montrer sans se trahir

Partie IIChapitre 155 min de lecture

15.1Rendre son travail visible

On peut posséder le plus beau portfolio du monde : s'il ne rencontre personne, il ne sert à rien. Rendre son travail visible n'est pas une trahison de la création, c'en est le prolongement naturel. Une œuvre qui ne se montre pas reste inachevée, faute d'avoir rencontré un regard. La visibilité fait partie du métier, au même titre que la production. Il ne s'agit pas de se muer en publicitaire de soi-même (Dieu nous en garde), mais d'accepter que montrer son travail est une responsabilité envers ce travail lui-même.

Il faut le dire clairement, car beaucoup de créatifs traînent là-dessus une culpabilité inutile : se rendre visible n'est pas un compromis avec le commerce, une concession vulgaire à l'époque. C'est la condition même pour que votre travail existe aux yeux des autres, et donc pour qu'il vive. Un tableau au fond d'un grenier n'est pas plus pur qu'un tableau accroché, il est seulement invisible. Entre le silence et le vacarme, il y a toute une gamme de manières justes de se montrer. Le chapitre entier ne parle que de trouver la vôtre.

15.2Surmonter la réticence à se montrer

Beaucoup de créatifs éprouvent une gêne à se mettre en avant, par pudeur, par peur du jugement, par crainte de passer pour prétentieux. Réticence respectable, mais qui repose sur un malentendu. Partager son travail, ce n'est pas se vanter. C'est contribuer, transmettre, offrir à voir. Quand vous publiez un projet, vous ne dites pas « regardez comme je suis doué », vous dites « voici quelque chose que j'ai fait, peut-être que ça vous parlera ». Ce déplacement, du je vers l'œuvre, allège considérablement le geste. Vous ne vous exposez pas, vous. Vous exposez votre travail. Nuance qui change tout.

Cette pudeur, souvent, cache aussi une peur plus sourde : celle que, si l'on se montre et que le silence répond, on ait la preuve de son insignifiance. Alors on préfère ne pas tenter, garder intacte l'illusion de ce qu'on aurait pu être. C'est un marché de dupes. Le silence des premières publications n'est pas un verdict, c'est un début. Tout le monde commence dans l'indifférence. Ceux qu'on remarque aujourd'hui ont d'abord posté dans le vide, pendant des mois, parfois des années. La visibilité est une plante lente. On l'arrose sans voir qu'elle pousse, et un jour elle est là.

15.3Partager sa démarche, pas seulement ses résultats

L'une des façons les plus justes, et les plus efficaces, de se rendre visible, c'est de partager sa démarche. Austin Kleon1, dans Montre ton travail, en a fait une petite philosophie : documenter son processus, montrer les étapes, les essais, les coulisses, plutôt que d'attendre le résultat parfait pour le dévoiler. La méthode a deux vertus. Elle est plus généreuse, et plus intéressante pour les autres, qui apprennent en vous suivant. Et elle est plus tenable pour vous, car elle ne vous demande pas d'être éblouissant à chaque publication, seulement régulier et honnête. On ne se lasse jamais de suivre quelqu'un qui cherche pour de vrai.

Ce partage de la démarche rejoint tout ce que nous avons dit de la recherche et de sa documentation, au chapitre 62 comme dans la troisième partie. Ce que vous consignez pour vous, votre carnet de recherche, vos étapes, vos impasses, devient, une fois mis en forme, une matière à partager qui vous distingue. Montrer comment vous pensez intéresse souvent davantage que montrer ce que vous avez fini, parce que le résultat, chacun peut l'admirer sans rien en apprendre, tandis que la démarche, elle, enseigne, et crée un lien. On admire un résultat, on s'attache à une démarche.

15.4Construire son récit professionnel

Se montrer, ce n'est pas empiler des publications au hasard. C'est bâtir, dans la durée, un récit cohérent de qui vous êtes et de ce vers quoi vous allez. Chaque projet partagé, chaque prise de parole, chaque référence commentée pose une pierre de plus. La cohérence importe davantage que la fréquence : mieux vaut publier moins souvent, mais toujours dans une direction claire, que multiplier les signaux contradictoires. Demandez-vous de temps en temps : si quelqu'un remontait le fil de tout ce que j'ai montré cette année, quelle histoire y lirait-il ? Cette histoire, c'est votre marque, au sens le plus noble du terme. La trace reconnaissable que laisse votre travail.

Ce récit ne se décrète pas d'avance, il se dégage à l'usage, à condition de rester à peu près fidèle à une direction. Ne cherchez pas à tout planifier, à calculer chaque publication comme un coup d'échecs, cela sent l'artifice à plein nez et personne n'est dupe. Suivez plutôt ce qui vous tient vraiment à cœur, avec constance, et le fil se tissera de lui-même. La cohérence sincère est plus lisible que la stratégie la mieux ficelée, parce qu'elle ne force pas. On sent, chez ceux qu'on suit longtemps, cette colonne vertébrale qui n'a pas été fabriquée mais trouvée.

15.5Se montrer sans se trahir

Reste le cœur du chapitre, tenu tout entier dans son titre. Se montrer comporte un risque : celui de se déformer pour plaire, de courir après les tendances, de fabriquer de soi une image qui ne vous ressemble plus. La visibilité ne vaut que si elle reste fidèle à ce que vous êtes.

Guy Debord3, dans La société du spectacle, a décrit le danger d'une époque où l'image des choses finit par compter plus que les choses elles-mêmes, où l'apparence dévore l'être, où l'on vit pour paraître plutôt que pour faire. Le piège qu'il pointait vaut de plein fouet pour le créatif d'aujourd'hui, sommé de se mettre en scène en permanence. À trop soigner son image, on risque de la laisser prendre le pas sur son travail, de devenir un personnage qui poste plutôt qu'un créateur qui crée. La parade n'est pas de se cacher, ce serait renoncer. Elle est de faire passer, toujours, l'être avant le paraître, le travail avant sa promotion, la substance avant le vernis.

Bâtir une notoriété sur une posture empruntée est inutile, et à terme intenable, épuisant même. Montrez ce que vous faites vraiment, défendez ce en quoi vous croyez, quitte à toucher un public plus restreint mais juste. La cohérence entre ce que vous montrez et ce que vous êtes est votre bien le plus précieux. C'est elle qui, sur la durée, attire les bonnes personnes, les bons projets, les bonnes rencontres. Se montrer sans se trahir, c'est accepter d'être vu tel qu'on est, et faire de cette fidélité une force plutôt qu'une gêne. C'est le contraire exact du spectacle : non pas paraître pour exister, mais laisser ce qu'on fait dire, tranquillement, qui l'on est.

Notes

  1. Austin Kleon, voir la bibliographie commentée. ↩
  2. Voir le chapitre 6, « Contextualiser et présenter chaque projet ». ↩
  3. Guy Debord, voir la bibliographie commentée. ↩