Partie III / La recherche en projet créatif

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Conduire une recherche de projet : de la question à la matière

Partie IIIChapitre 177 min de lecture

17.1Reformuler le problème avant de le résoudre

Tout projet arrive emballé dans un énoncé : une commande, un brief, un sujet d'exercice, une intention personnelle. Et la première tentation, la plus naturelle, est de prendre cet énoncé pour argent comptant et de se jeter sur la réponse. C'est presque toujours une erreur. Le premier travail du chercheur, avant de résoudre le problème, c'est de le reformuler, parfois de le déplacer, souvent de le retourner.

Schön1, encore lui, nommait cela le problem setting, le cadrage du problème, et il le tenait pour l'acte décisif du praticien. Le client vous demande un logo, mais son vrai problème est peut-être qu'on ne comprend pas ce qu'il vend. L'énoncé réclame une affiche, mais l'enjeu réel est de toucher un public qui ne lit plus d'affiches. Reformuler, ce n'est pas trahir la commande, c'est la comprendre mieux que celui qui l'a passée. Prenez le temps de récrire le brief avec vos mots, de le réduire à une question franche, du type comment faire pour que… Cette phrase, une fois trouvée, sera votre boussole pour tout le reste. Si vous n'arrivez pas à la formuler, c'est que vous n'avez pas encore compris ce qu'on vous demande. Cherchez encore.

17.2Deux régimes d'enquête : les livres et le terrain

Une fois la question posée, il faut aller chercher de la matière. Et il y a deux endroits où la trouver, qu'il ne faut pas confondre ni négliger.

Le premier, c'est la recherche documentaire. Lire, regarder, se renseigner, remonter l'histoire d'un sujet, comprendre un secteur, repérer ce qui existe déjà. Un designer qui travaille sur une marque de vin sans rien savoir de l'histoire de l'étiquette viticole travaille à l'aveugle. Cette enquête livresque, au sens large, vous donne le contexte, les codes, les références, et surtout elle vous évite de réinventer une roue déjà ronde, ou pire, de retomber sans le savoir dans une solution que dix autres ont déjà usée jusqu'à la corde. Elle rejoint votre veille, dont nous avons parlé au chapitre 102 : une veille bien tenue, c'est de la recherche documentaire déjà à moitié faite.

Le second, c'est la recherche de terrain. Sortir, regarder les gens, observer les usages réels, écouter ceux à qui le projet est destiné. Victor Papanek3, dans Design pour un monde réel, tapait déjà du poing sur la table à ce sujet : le designer qui conçoit depuis son fauteuil, sans jamais aller voir comment les choses se vivent vraiment, fabrique des objets pour un usager qui n'existe pas, une pure fiction à son image. Aller sur le terrain, ce n'est pas réservé au design de service ou à l'UX. L'illustrateur qui va croquer sur place, le photographe qui repère avant de shooter, le typographe qui relève les enseignes d'un quartier font tous du terrain. Ils confrontent leur idée au réel, et le réel, toujours, a des choses à dire qu'aucun écran ne vous soufflera.

17.3Diverger, puis converger

Voici maintenant le rythme secret de toute recherche de projet, celui qu'il faut apprendre à respirer. Une recherche féconde alterne deux mouvements opposés, et le drame, quand ça rate, vient presque toujours de leur confusion.

Le premier mouvement, c'est la divergence. On ouvre, on multiplie les pistes, on accumule les hypothèses sans juger, on s'autorise le mauvais goût, l'idée absurde, la fausse route. Les psychologues de la créativité, Todd Lubart4 en tête dans sa Psychologie de la créativité, ont montré et mesuré ce que l'expérience de tout créatif confirme : la quantité d'idées produites est un bon prédicteur de la qualité de la meilleure d'entre elles. Autrement dit, pour avoir une bonne idée, le plus sûr est d'en avoir beaucoup, puis de trier. On ne trouve pas la perle en cherchant la perle. On la trouve en ouvrant cent huîtres.

Le second mouvement, c'est la convergence. On referme, on trie, on hiérarchise, on tranche, on renonce à la plupart des pistes pour en approfondir une ou deux. C'est le geste dont nous parlions au chapitre 35 à propos de la sélection : concéder, sacrifier, choisir. La faute classique du débutant est de vouloir faire les deux à la fois, de juger ses idées à mesure qu'il les produit, ce qui étrangle la divergence dans l'œuf, ou au contraire de diverger sans fin, de reporter éternellement le moment de choisir. Diverge franchement, puis converge franchement. Jamais les deux ensemble. C'est en séparant nettement ces deux temps qu'on donne à chacun sa pleine puissance.

17.4La méthode par étapes, et sa juste dose

Faut-il pour autant une méthode formelle, un cadre en phases numérotées ? Le designer italien Bruno Munari6, esprit joueur et rigoureux à la fois, défendait une méthode de projet par étapes, décomposant le passage du problème à la solution en une série de gestes ordonnés, du recueil des données à la vérification, en passant par l'expérimentation des matériaux. Le design thinking popularisé par IDEO, dont Tom et David Kelley7 décrivent l'esprit dans La confiance créative, propose lui aussi un cheminement balisé, de l'empathie au prototype.

Ces cadres ont leur utilité, surtout au début, quand on manque de repères et qu'un fil, même arbitraire, vaut mieux que l'angoisse de la page blanche. Servez-vous-en comme d'échafaudages. Mais rappelez-vous qu'un échafaudage se démonte une fois le mur bâti. Le danger de ces méthodes, quand on les prend trop au sérieux, est de croire que suivre les étapes suffit à chercher, que remplir les cases tient lieu de pensée. Une méthode ne cherche pas à votre place. Elle range votre recherche, elle ne la fait pas. Gardez le cadre qui vous aide, jetez celui qui vous encombre, et n'oubliez jamais que les plus belles trouvailles arrivent souvent dans les marges du protocole, quand une étape déborde sur l'autre et qu'un accident se produit.

17.5Penser avec les mains

Il y a une chose que ni les livres, ni le terrain, ni les méthodes ne remplacent : le contact avec la matière elle-même. Richard Sennett8, dans Ce que sait la main, a rendu ses lettres de noblesse à cette intelligence de l'artisan, cette pensée qui passe par les doigts et que le cerveau seul ne produit jamais. Avant lui, l'historien de l'art Henri Focillon9, dans son Éloge de la main, écrivait déjà que la main n'est pas la servante de l'esprit mais sa complice, parfois son inspiratrice. Ils disent la même chose, à un siècle de distance : on ne pense pas seulement avec sa tête, on pense avec ce qu'on manipule.

Traduisez cela dans votre pratique. Prototypez tôt, maquettez sale, imprimez pour voir, testez une police en vrai corps sur du vrai papier, exportez la séquence pour la regarder bouger, tenez l'objet dans vos mains avant de le déclarer fini. Ce que vous découvrirez en manipulant, aucune réflexion abstraite ne vous l'aurait donné. Une couleur qui ment à l'écran et dit vrai sur le papier, un mouvement qui semblait fluide dans votre tête et qui accroche à la lecture, une mise en page qui respirait sur la maquette et qui étouffe une fois pleine de texte. La matière est un interlocuteur honnête. Elle vous contredit quand vous avez tort, et cette contradiction est un cadeau. Le projet avance à ce prix, dans ce va-et-vient entre l'intention et la résistance de ce qui la reçoit.

17.6Savoir s'arrêter

Reste la question que personne ne pose et qui pourtant décide de tout : quand s'arrêter de chercher ? Car la recherche a un vice, symétrique de celui qui consiste à la sauter. On peut s'y perdre, s'y complaire, repousser indéfiniment le moment de trancher et de produire, sous prétexte qu'on n'a pas encore tout exploré. On n'aura jamais tout exploré. C'est une autre forme de la peur dont nous parlerons au chapitre 1310, celle qui déguise l'évitement en scrupule.

Il n'y a pas de règle mécanique, mais il y a un signe. La recherche a rempli son office quand elle a fait naître une conviction, une direction claire, quelque chose que vous pourriez défendre devant un contradicteur. Tant que vous accumulez sans que rien ne se dégage, continuez. Dès qu'une piste se met à vibrer plus fort que les autres, dès que vous sentez que vous tournez autour de quelque chose, arrêtez de chercher et commencez à faire. La suite de la recherche se fera alors dans le geste lui-même, en produisant, car nous l'avons dit avec Schön : le faire est encore une manière de chercher. On ne sort pas de la recherche en passant à la production. On y reste, autrement.

Notes

  1. Donald Schön, voir la bibliographie commentée. ↩
  2. Voir le chapitre 10, « Construire sa veille créative ». ↩
  3. Victor Papanek, voir la bibliographie commentée. ↩
  4. Todd Lubart, voir la bibliographie commentée. ↩
  5. Voir le chapitre 3, « Sélectionner ses projets : l'art de la concession ». ↩
  6. Bruno Munari, voir la bibliographie commentée. ↩
  7. Tom et David Kelley, voir la bibliographie commentée. ↩
  8. Richard Sennett, voir la bibliographie commentée. ↩
  9. Henri Focillon, voir la bibliographie commentée. ↩
  10. Voir le chapitre 13, « Forger son identité d'artiste ». ↩