Partie III / La recherche en projet créatif

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Tenir un journal de recherche

Partie IIIChapitre 194 min de lecture

19.1Encore un journal ?

Vous allez me dire que ce livre commence à compter beaucoup de carnets. Le journal de bord du chapitre 121, la documentation de recherche du chapitre 182, et voilà que j'en rajoute un. La confusion est légitime, dissipons-la tout de suite. Le journal de bord est le fil continu de votre pensée, tenu dans la durée, sans objet précis, une hygiène de créatif. La documentation dont parlait le chapitre 18 est la trace d'un projet donné, gardée pour ne rien perdre et, plus tard, pour la montrer. Le journal de recherche, lui, est autre chose : c'est l'instrument d'une enquête, braqué sur une question, tenu avec méthode, et orienté vers un aboutissement, un mémoire, une soutenance, une présentation qui devra tenir devant un jury. Trois carnets, trois usages. On peut les mêler, beaucoup le font, mais il faut savoir lequel on tient et pourquoi.

19.2Ce qu'on y met

Le journal de recherche n'a rien d'un cahier de brouillon. C'est un espace ordonné où se consigne, au fil des jours, tout ce qui nourrit l'enquête. La question de départ, d'abord, reformulée sans cesse à mesure qu'elle se précise, car une bonne question bouge. Les sources ensuite, chacune notée avec sa référence exacte au moment où on la trouve, jamais après, car après on a oublié d'où elle venait. Les lectures, résumées en quelques lignes, avec ce qu'on en retient et ce qu'on en conteste. Les pistes explorées, les protocoles essayés, les résultats, même décevants. Et les impasses, surtout, qui valent de l'or, parce qu'une impasse notée est une erreur qu'on ne refera pas et un argument qu'on pourra défendre le jour où l'on vous demandera pourquoi vous n'avez pas pris ce chemin. Pour chaque source un peu sérieuse, prenez l'habitude de remplir une courte fiche de lecture : la référence exacte, ce que vous en retenez, ce que vous en contestez, l'usage que vous pourriez en faire plus tard. Vous en trouverez un gabarit dans la Ressource E3, à côté du modèle de journal lui-même. Ces fiches, empilées, deviennent votre état de l'art à moitié écrit.

Ajoutez-y ce que les universitaires appellent, un peu solennellement, la réflexivité : de temps en temps, arrêtez-vous et notez où vous en êtes, ce qui a changé dans votre façon de voir, ce que vous ne comprenez pas encore. Ces retours sur soi, datés, sont le coeur battant du journal de recherche. Ils transforment une collection de notes en une pensée qui avance.

19.3La discipline du daté

Un mot sur la date, parce que c'est elle qui fait tout. Un journal de recherche se date, entrée par entrée. Non par manie d'archiviste, mais parce que la date rend visible le chemin. À la relecture, vous verrez votre pensée avancer en crabe, buter, contourner, revenir, trouver. Vous verrez telle intuition du mardi devenir la certitude du mois suivant. Vous verrez le moment exact où le projet a basculé. Cette traçabilité n'est pas un luxe de comptable, c'est la matière même de ce que vous aurez à raconter : non pas seulement ce que vous avez trouvé, mais comment vous l'avez cherché. Or dans un mémoire, le comment compte autant que le quoi.

Tenez-le régulièrement, un peu, souvent, plutôt que par crises. Un journal de recherche rempli en une nuit, la veille du rendu, ne trompe personne : il a la platitude du reconstitué. Celui qu'on tient au fil de l'eau garde les aspérités du vrai, les hésitations, les enthousiasmes, et c'est cela qui, plus tard, donnera de la vie à votre mémoire.

19.4La matière première du mémoire

Car voilà où tout cela mène, et pourquoi ce chapitre est une charnière. Le journal de recherche est la matière première de tout ce qui suit, la structuration comme le mémoire. Quand viendra le moment d'écrire, vous ne partirez pas de la page blanche, cette terreur : vous partirez de votre journal, de ces semaines ou ces mois de traces accumulées, et vous n'aurez plus, en un sens, qu'à en dégager le fil. Ceux qui souffrent le plus au moment de rédiger sont presque toujours ceux qui n'ont rien tenu, et qui doivent tout reconstituer de mémoire, dans l'urgence, en inventant après coup une cohérence qu'ils n'ont pas vécue. Ceux qui ont tenu leur journal, eux, ont déjà écrit la moitié du mémoire sans le savoir.

Un conseil pratique, tant qu'on y est. Dès le début, dans votre journal, marquez d'un signe les passages qui vous semblent importants, les formulations qui sonnent juste, les idées qui pourraient devenir des parties. Vous vous constituez ainsi, au fil de l'eau, une réserve de fragments réutilisables. Le jour de la rédaction, vous n'aurez qu'à les rassembler et à les tisser entre eux. C'est moins glorieux que l'inspiration, mais ça marche mieux.

19.5De l'intime au montrable

Reste une nuance, la même qu'au chapitre 18. Un journal de recherche est d'abord un espace à soi, où l'on a le droit d'être confus, de se tromper, de penser tout haut. Il n'est pas fait pour être montré tel quel. Mais il est fait pour nourrir ce qui, lui, sera montré. Entre le journal brut, intime et bavard, et le mémoire fini, tenu et lisible, il y a le même écart qu'entre l'atelier et la galerie. Le journal est l'atelier de votre pensée. Ce qu'on exposera, c'est le mémoire. Mais entre les deux, il reste un geste, le plus délicat : transformer ce foisonnement en une idée qui tienne. C'est l'objet du chapitre qui vient.

Notes

  1. Voir le chapitre 12, « Cultiver son geste créatif ». ↩
  2. Voir le chapitre 18, « Documenter et faire parler sa recherche ». ↩
  3. Voir la Ressource E, « modèles et gabarits ». ↩