Partie II / Pratique et développement
Cultiver son geste créatif
12.1La confiance vient en faisant
Commençons par défaire un malentendu qui a la vie dure. On imagine la confiance comme un préalable : il faudrait d'abord se sentir sûr de soi, puis créer. C'est exactement l'inverse. La confiance ne précède pas le geste, elle le suit. Ce n'est pas un état qu'on attend sagement, c'est un dépôt que laisse la pratique, séance après séance. On ne devient pas confiant en méditant sur sa valeur (croyez-en quelqu'un qui a essayé). On le devient en accumulant des gestes, des essais, des pièces terminées, de petites preuves concrètes qu'on en est capable.
Le geste créatif, c'est cela : l'acte, répété, de porter une intention jusqu'au bout. Chaque geste, même modeste, même raté, dépose quelque chose. Il inscrit dans la main et dans l'œil une assurance qu'aucun discours intérieur ne vous donnera jamais. Voilà pourquoi la meilleure réponse au doute n'est pas une longue méditation sur le doute, mais un retour à l'établi. Faites, et la confiance vous rattrapera en chemin. Le sentiment de légitimité arrive toujours après, jamais avant, comme le courage vient en marchant.
12.2La régularité, colonne vertébrale de la pratique
Si la confiance naît du geste, la régularité est ce qui la fait grandir. Mettez-la au centre de votre pratique, avant même le talent, avant même l'inspiration. L'inspiration est une visiteuse capricieuse, qui sonne quand ça l'arrange. La régularité, elle, est fidèle. Et c'est elle qui bâtit une œuvre dans la durée.
Il ne s'agit pas de produire beaucoup, mais de produire souvent. Un peu, presque tous les jours, vaut infiniment mieux qu'un sursaut génial suivi de longues absences. La régularité fait de la création un rendez-vous ordinaire plutôt qu'un événement solennel, et c'est précisément cet abaissement de l'enjeu qui libère. Quand créer devient une habitude, chaque pièce cesse d'être un jugement dernier. On peut se rater aujourd'hui, puisqu'il y aura demain. La régularité désamorce la peur en diluant l'importance de chaque geste isolé. Et c'est ainsi, paradoxe savoureux, qu'elle finit par élever le niveau de l'ensemble.
Il y a là un renversement qu'il faut bien comprendre, parce qu'il va contre l'intuition romantique. On croit que les grands créateurs attendent l'état de grâce, alors que la plupart travaillent comme des artisans, à heure fixe, qu'ils aient envie ou non. L'inspiration, quand elle vient, les trouve au travail. Elle ne rend jamais visite à ceux qui l'attendent les bras croisés.
12.3Le journal de bord, guide intellectuel et créatif
De cette pratique régulière, gardez une trace. Non pas seulement un carnet d'esquisses, dont nous parlions plus haut comme d'un terrain d'exercice, mais un vrai journal de bord : le fil continu de votre pensée et de votre travail.
Le journal de bord est bien plus qu'un recueil d'images. C'est un guide, intellectuel autant que créatif. On y consigne ce qu'on voit, ce qu'on lit, ce qui frappe et ce qui résiste. On y pose des questions sans réponse, on esquisse des directions, on note les impasses autant que les trouvailles (les impasses, souvent, en apprennent davantage). Tenu dans la durée, il devient le miroir de votre évolution : à le relire, vous voyez se dessiner vos obsessions récurrentes, vos progrès, des lignes de force qui traversaient votre travail à votre insu. Il pense un peu pour vous, ou plutôt il vous rend visible votre propre pensée. Ce n'est pas rien.
Ce journal n'obéit à aucune règle de forme. Écrit, dessiné, collé, numérique ou de papier, peu importe. Ce qui compte, c'est qu'il soit tenu, et relu. Un journal qu'on ne rouvre jamais n'est qu'un cimetière d'intentions. Un journal qu'on habite devient le plus fidèle compagnon de votre développement, celui qui relie vos gestes épars en une trajectoire, et qui, aux heures de doute, vous rappelle d'où vous venez et vers quoi vous tendez. Nous verrons dans la troisième partie comment ce journal, braqué sur un projet précis, devient un véritable carnet de recherche.
12.4L'expérimentation, terrain de développement de soi
La régularité sans l'expérimentation vire à la routine, et la routine, en création, sent vite le renfermé. Il faut donc l'autre versant : le droit, le devoir même, d'essayer. L'expérimentation est le terrain sur lequel se développent aujourd'hui vos compétences autant que votre connaissance de vous-même, quel que soit votre domaine, votre médium, votre façon de travailler.
Expérimenter, c'est accepter de ne pas savoir où l'on va. Détourner un outil de son usage, marier deux médiums qui ne se fréquentent pas, s'imposer une règle absurde pour voir ce qu'elle crache, refaire autrement ce qu'on maîtrise déjà. Dans ce cadre, l'erreur cesse d'être un échec : elle devient une information, une donnée sur ce qui marche et ce qui coince. Les créatifs qui progressent le plus vite ne sont pas ceux qui réussissent le plus. Ce sont ceux qui essaient le plus, et qui savent lire ce que leurs ratés leur enseignent.
L'expérimentation est aussi une école de soi. En vous risquant sur des terrains inconnus, vous découvrez ce qui vous attire vraiment, ce qui vous ennuie, ce vers quoi votre main revient d'instinct. On ne se connaît pas d'abord pour créer ensuite. C'est en créant, et surtout en osant, qu'on apprend qui l'on est. Développer ses compétences et se développer soi-même, au fond, c'est un seul et même mouvement.
12.5Créer, c'est déjà chercher
Il faut dire ici quelque chose que la formation dit trop peu, et qui prépare toute la troisième partie de ce livre : créer, c'est chercher. Le designer et l'artiste ne sont pas de simples producteurs de formes, ce sont des chercheurs. Tout projet sérieux s'ouvre par une phase d'exploration, où l'on interroge un sujet, où l'on arpente un territoire, où l'on collecte, où l'on essaie des pistes avant de trancher. Cette phase d'exploration n'est pas un préambule au vrai travail, elle en est le socle, et c'est souvent là, en amont, que se décide en secret la valeur de ce qui viendra après.
Cette posture de chercheur, cette manière de partir d'une question plutôt que d'une certitude, d'explorer large avant de resserrer, de documenter ses pistes, mérite mieux qu'un paragraphe : elle a désormais toute une partie pour elle, la troisième, où nous verrons comment mener et documenter une vraie recherche de projet. Retenez pour l'instant ce principe, car il change une pratique de fond en comble : endossez l'identité de chercheur, quel que soit votre domaine. C'est elle qui vous distingue de celui qui se contente d'exécuter, et qui change chaque projet en occasion d'apprendre.
12.6Le philosophe au fond de sa grotte
Il y a, dans toute création, une part de solitude irréductible. Le designer, l'artiste, ressemble en cela au philosophe retiré au fond de sa grotte : seul face à lui-même, il descend chercher, dans ses propres profondeurs, la source de ce qu'il a à dire. Personne ne peut faire cette descente à sa place. C'est là, dans ce recueillement, que se trouve le foyer de la création, ce point intime d'où jaillit une voix qui n'appartient qu'à soi. Platon1, avec sa fameuse caverne, faisait de la grotte le lieu de l'illusion, celui qu'il fallait quitter pour voir la lumière. Le créateur, lui, inverse le mythe : sa grotte n'est pas la prison des ombres, c'est l'atelier du dedans, l'endroit où l'on fabrique, à l'abri du bruit, ce qu'on ira ensuite montrer au grand jour.
Mais la grotte n'est pas une prison, et l'artiste n'est pas un ermite coupé du monde. S'il puise en lui, il se nourrit du dehors. Il remonte à la lumière, regarde, écoute, s'imprègne, se laisse déranger par ce qu'il ne comprend pas encore, puis redescend, enrichi, creuser à nouveau. Ce va-et-vient entre les deux mouvements, plonger en soi et s'ouvrir au monde, c'est le rythme même de la vie créative. L'un sans l'autre s'épuise : la pure introspection tourne à vide, la pure absorption du dehors n'est que du mimétisme.
Gaston Bachelard2, qui a consacré de si belles pages à l'imagination, montrait que la rêverie n'est pas une fuite hors du réel, mais une façon de le travailler en profondeur, de le laisser fermenter jusqu'à ce qu'il donne des images neuves. Cette rêverie active, ni tout à fait le sommeil ni tout à fait la vigilance, est le terreau discret d'où sortent les vraies trouvailles. Ménagez-vous des temps de rêverie, des marches sans but, des moments où l'esprit vagabonde : ce ne sont pas des temps morts, ce sont les temps où, en sous-main, ça travaille.
Et ce qui met ce va-et-vient en marche, ce qui pousse à sortir de la grotte comme à y redescendre, porte un nom tout simple : la curiosité. La curiosité est le moteur du développement artistique. C'est elle qui vous fait vous intéresser à ce qui n'est pas encore vous, elle qui change le monde en matière, elle qui, en vous ouvrant à l'autre et à l'ailleurs, finit par vous révéler à vous-même. Car tel est le beau paradoxe de la création : c'est en se rendant curieux du monde qu'on se découvre, et c'est en se découvrant qu'on trouve, enfin, quelque chose à en dire.
Notes
- Platon, voir la bibliographie commentée. ↩
- Gaston Bachelard, voir la bibliographie commentée. ↩