Partie III / La recherche en projet créatif

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Structurer l'idée : de l'exploration à la forme

Partie IIIChapitre 207 min de lecture

20.1La carte de la démarche

Arrêtons-nous un instant pour regarder le chemin. Depuis le début de cette troisième partie, nous avançons par étapes, et il serait dommage de les suivre sans jamais lever les yeux sur la carte. Nous avons commencé par une posture, celle du chapitre 161 : se tenir en chercheur, préférer la question à la certitude. Puis nous avons vu, au chapitre 172, comment conduire l'enquête, de la reformulation du problème jusqu'au contact avec la matière. Le chapitre 183 a montré comment garder trace de tout cela et le faire parler, et le chapitre 194 comment tenir, jour après jour, le journal qui recueille cette trace. Il manque un maillon, et c'est le plus mystérieux, celui dont on parle le moins parce qu'il ne se laisse pas facilement décrire : le passage de la matière accumulée à une idée qui tienne. Comment, de ce tas de notes, de croquis, d'impasses et d'intuitions, naît une forme ? C'est l'objet de ce chapitre, et il fait le pont entre tout ce qui précède et le mémoire qui vient.

Disons-le tout de suite pour dissiper un malentendu tenace : cette chronologie n'est pas un escalier. On ne monte pas une marche pour ne plus jamais y revenir. On explore, on consigne, on structure, et souvent l'on redescend explorer parce que la structuration a fait surgir un trou. Les étapes sont un ordre de raison, pas un ordre de marche. Mais l'ordre de raison compte, parce qu'il dit ce qui nourrit quoi. L'exploration nourrit le journal, le journal nourrit la structuration, la structuration nourrit l'écriture. Coupez un maillon, et tout le reste se met à boiter. Un mémoire sans journal se reconstitue dans l'angoisse, une structuration sans exploration tourne à vide, faute de matière. La force de la démarche tient dans la continuité de ce fil.

20.2Chercher comme on fait du terrain

Il y a une manière d'entrer dans un sujet qui vaut pour tous les créatifs, et je l'emprunte volontiers aux anthropologues, parce que ce sont les spécialistes de l'inconnu proche. Avant de théoriser quoi que ce soit, l'ethnographe va sur le terrain, il observe, il s'immerge, il note. Bronislaw Malinowski5, qui a passé des années dans les îles du Pacifique et tenu un journal resté célèbre, a fondé toute une discipline sur ce principe : on ne comprend un monde qu'en y séjournant, carnet en main, à hauteur d'usage. Claude Lévi-Strauss6, dans Tristes Tropiques, a fait de ce carnet de terrain une oeuvre à part entière, où l'observation la plus minutieuse voisine avec la rêverie la plus libre.

Transposez cela dans votre pratique, quel que soit votre domaine. Votre sujet est votre terrain. Avant de décider quoi que ce soit, allez voir, regardez de près, notez ce qui se présente, sans trier encore. C'est ce que Georges Perec7 appelait s'intéresser à l'infra-ordinaire, à ce qui est si banal qu'on ne le voit plus, l'endroit, l'habitude, le geste que personne ne songe à interroger. Le parti pris est empirique jusqu'à l'os : on part de ce qu'on observe, du concret, du particulier, et non d'une grande idée qu'on plaquerait ensuite sur le réel. La bonne idée, la vôtre, celle que la machine ne trouvera pas, se cache presque toujours dans un détail de terrain que vous seul avez remarqué, parce que vous seul étiez là, à regarder.

20.3Penser avec ce qu'on fabrique

Le terrain ne s'arrête pas à l'oeil. Il passe aussi par la main, et c'est ici que l'anthropologie rejoint votre atelier. Tim Ingold8, dans Faire, refuse de séparer le penser du fabriquer : concevoir, écrit-il en substance, ce n'est pas imposer une forme à une matière inerte, c'est entrer en correspondance avec elle, la suivre, négocier avec ses résistances. C'est très exactement ce que vous vivez quand un matériau vous surprend, quand une contrainte technique vous oriente, quand un accident d'atelier ouvre une piste que votre tête n'aurait jamais trouvée seule.

Lévi-Strauss avait un mot pour cela, resté fameux : le bricolage. Dans La pensée sauvage, il oppose l'ingénieur, qui conçoit d'abord son plan puis se procure les matériaux voulus, au bricoleur, qui compose avec ce qu'il a sous la main, détourne, recombine, et fait surgir du sens de l'assemblage même. Le créatif est un bricoleur au sens noble : il pense en manipulant son stock, ses références, ses essais ratés, ses chutes. La pensée spontanée, celle qui jaillit sans qu'on l'ait convoquée, arrive presque toujours dans ce corps à corps avec la matière, jamais dans l'abstraction pure. John Dewey9, qui a bâti toute une philosophie sur l'expérience, disait que penser, c'est d'abord enquêter, et qu'on n'enquête vraiment qu'en agissant sur les choses. Fabriquez, donc, tôt et souvent, non pour exécuter une idée déjà là, mais pour la faire venir.

20.4De la dispersion au fil

Vient le moment redouté, celui où il faut bien que quelque chose se dégage de tout ce fatras. Vous avez exploré, noté, fabriqué. Votre journal déborde. Et vous ne voyez, pour l'instant, qu'un tas. C'est normal, et c'est même bon signe : on ne structure bien que ce qu'on a d'abord laissé foisonner. Le geste, maintenant, s'inverse. Il ne s'agit plus d'ouvrir mais de relire, de regrouper, de faire des tas.

La méthode est humble et redoutablement efficace. Reprenez vos notes, et cherchez ce qui se ressemble, ce qui s'appelle, ce qui revient. Faites des paquets. Nommez-les. Laissez les catégories monter du matériau plutôt que de les décider d'avance : c'est toute la différence entre plaquer une grille toute faite sur ce qu'on a trouvé, et laisser la trouvaille dicter sa propre organisation. Les chercheurs en sciences sociales appellent cela, dans leur jargon, une démarche par le bas, qui construit l'idée à partir des données et non l'inverse. Michel de Certeau10, dans L'invention du quotidien, a montré combien les pratiques ordinaires, celles des gens de peu comme celles de l'artisan, sont pleines d'une intelligence tactique qui bricole du neuf avec l'existant. Votre structuration relève de la même intelligence : vous inventez un ordre en manipulant vos propres traces.

À force de faire des tas et de les nommer, un jour, une tension se dégage. Une question centrale, un axe, un parti pris. Ce n'est plus une collection, c'est un fil. Vous tenez votre idée.

20.5L'idée originale n'est pas trouvée, elle est construite

Il faut en finir avec un mythe qui fait plus de mal qu'on ne croit : celui de l'idée géniale qui tombe du ciel, entière, un matin sous la douche. Cela n'arrive à peu près jamais, et croire que cela devrait arriver est le plus sûr moyen de rester paralysé à attendre. L'idée originale ne se trouve pas comme on trouve un trésor. Elle se construit, lentement, à partir de la matière empirique que vous avez patiemment accumulée. L'originalité n'est pas au commencement, elle est au bout. Elle est le résultat d'une longue fréquentation de votre sujet, le précipité de dizaines de petites observations que personne d'autre n'a faites, parce que personne d'autre n'a passé ces heures-là sur ce terrain-là.

C'est précisément ce que le chapitre suivant va vous demander de mettre au clair. L'idée structurée que vous venez de dégager, cette tension centrale, deviendra la problématique de votre mémoire de projet. Le pont est là, direct : ce que vous structurez ici, vous l'écrirez au chapitre 2111. Et pour vous aider à franchir ce seuil, vous trouverez dans la Ressource E12 une grille de cadrage, un gabarit tout simple qui vous fait passer de l'énoncé reçu à une vraie question de projet. Ce n'est pas une formule magique. C'est un garde-fou, un moyen de vérifier que vous tenez bien une question, et non un vague thème.

20.6Garder le lien vivant

Un dernier mot, qui est l'esprit de tout ce chapitre. Le risque, quand on décrit une démarche par étapes, est qu'on finisse par les cloisonner, par croire qu'on explore d'abord, qu'on structure ensuite, qu'on écrit à la fin, chaque chose en son temps, portes fermées. Ce serait tuer ce qui fait la vie d'une recherche. Les meilleurs projets gardent le lien vivant entre les temps : on structure encore en écrivant, on explore encore en structurant, et le terrain reste ouvert jusqu'assez tard pour qu'une dernière observation vienne parfois tout réorienter.

Ce fil continu, de l'exploration à la forme, est ce qui distingue une recherche vivante d'un protocole mort. Gardez le contact avec le concret jusqu'au bout, laissez la matière avoir le dernier mot, et méfiez-vous du moment où votre belle structure devient plus importante à vos yeux que ce qu'elle est censée organiser. Une idée créative originale n'est pas une idée qu'on a eue. C'est une idée qu'on a faite, en explorant, en consignant, en bricolant, en structurant, et qu'il reste maintenant à écrire.

Notes

  1. Voir le chapitre 16, « La posture de recherche : créer, c'est chercher ». ↩
  2. Voir le chapitre 17, « Conduire une recherche de projet : de la question à la matière ». ↩
  3. Voir le chapitre 18, « Documenter et faire parler sa recherche ». ↩
  4. Voir le chapitre 19, « Tenir un journal de recherche ». ↩
  5. Bronislaw Malinowski, voir la bibliographie commentée. ↩
  6. Claude Lévi-Strauss, voir la bibliographie commentée. ↩
  7. Georges Perec, voir la bibliographie commentée. ↩
  8. Tim Ingold, voir la bibliographie commentée. ↩
  9. John Dewey, voir la bibliographie commentée. ↩
  10. Michel de Certeau, voir la bibliographie commentée. ↩
  11. Voir le chapitre 21, « Le mémoire, préfiguration d'une recherche et développement créative ». ↩
  12. Voir la Ressource E, « modèles et gabarits ». ↩