Partie I / Le portfolio
Sélectionner ses projets : l'art de la concession
3.1La qualité avant la quantité
La première étape concrète, c'est la sélection. Et sélectionner, disons-le franchement, c'est renoncer. C'est accepter que certains projets, même aimés, même chéris, n'ont rien à faire dans votre vitrine. C'est le moment le plus douloureux de la fabrication d'un portfolio, celui où l'on tue de ses propres mains des choses qu'on a mis des semaines à faire naître.
Gardez les projets cohérents, professionnels, ceux dont vous êtes fier. Écartez ceux qui ne sont pas finis, ou qui sentent encore trop l'école. Mieux vaut peu de projets qu'un fourre-tout. Un portfolio de cinq projets excellents écrase un portfolio de quinze projets inégaux, parce que la moyenne perçue tire toujours vers le bas. On se souvient de vos pièces les plus faibles autant que des plus fortes. Injuste, mais vrai. L'œil humain est ainsi fait qu'il pardonne mal : une fausse note gâche une mélodie, et un projet médiocre contamine, par contagion, la perception de tous les autres. Vous croyez ajouter, vous retranchez.
Le mot juste, ici, n'est pas compromis mais concession. Le compromis suggère qu'on rabote, qu'on nivelle. La concession, c'est autre chose : c'est reconnaître, lucidement, qu'un projet qu'on adore n'est pas forcément celui qui vous servira. Le travail auquel vous tenez le plus par le cœur n'est pas toujours le plus pertinent pour l'œil d'un recruteur. Savoir le laisser au tiroir, ce n'est pas se renier. C'est mûrir. Les écrivains ont une formule pour cela, brutale et juste : tuez vos chouchous. Ce projet dont vous êtes si fier parce qu'il vous a coûté, parce qu'il raconte un moment de votre vie, parce que vous y avez mis quelque chose d'intime, demandez-vous froidement s'il prouve une compétence que votre cible attend. Si la réponse est non, au tiroir. Il n'a pas démérité. Il n'est simplement pas à sa place ici.
3.2Les critères de sélection
Comment trancher, concrètement ? Quelques questions font office de tamis.
Le projet est-il fini ? Un projet inachevé, si prometteur soit-il, envoie un mauvais signal. S'il vous tient à cœur, terminez-le avant de le montrer. Sinon, laissez-le dormir. Un portfolio n'est pas le lieu des promesses, c'est le lieu des preuves. On n'y montre pas ce qu'on aurait pu faire, seulement ce qu'on a fait.
Est-il professionnel dans l'exécution ? Un exercice scolaire peut être remarquable et mériter sa place, pourvu qu'on le présente avec un regard de pro : recontextualisé, remis en scène, débarrassé de ses béquilles pédagogiques. La frontière entre l'exercice et le projet n'est pas dans le sujet, elle est dans le traitement.
Prouve-t-il une compétence recherchée ? Chaque projet doit gagner sa place en apportant une preuve précise. Si deux projets disent exactement la même chose, gardez le meilleur, sacrifiez l'autre. Le portfolio n'est pas un lieu où l'on répète, c'est un lieu où l'on démontre, et une démonstration faite deux fois ne convainc pas mieux, elle lasse.
Est-il récent, ou reste-t-il représentatif ? Un vieux projet peut rester s'il tient encore le niveau. Mais méfiez-vous de ceux qui datent d'une époque où votre main tremblait un peu plus. Ils plombent l'ensemble sans que vous le voyiez, parce que vous les regardez avec les yeux du souvenir, pas avec ceux du visiteur.
Et pour finir, la question qui tranche tout : si c'était le seul projet que quelqu'un voyait de vous, donnerait-il envie de vous rencontrer ? Si la réponse est non, la porte est là. C'est une question cruelle, et c'est pour ça qu'elle est bonne. Elle vous force à regarder chaque pièce comme votre unique ambassadeur, et à ne garder que des ambassadeurs dignes de ce nom.
3.3Le cas des projets personnels et fictifs
Un manque fréquent, chez les jeunes créatifs : trop peu de projets réels, forcément, puisque la carrière commence. C'est normal, et il y a une réponse honnête. Les projets personnels, les refontes fictives d'une marque existante, les commandes bénévoles pour une asso, les défis créatifs comptent, à condition d'être menés sérieusement et sans tromperie. Un projet fictif, assumé comme tel mais traité comme une vraie commande, avec cahier des charges, contraintes et livrables, en dira souvent plus long sur votre méthode qu'une commande réelle expédiée. Ce qui compte, ce n'est pas d'avoir eu de la chance. C'est la démarche. Et la démarche, elle, se fabrique.
Un mot de vigilance, tout de même, sur ces projets fictifs, car ils cachent un piège. La refonte d'une grande marque connue est un exercice tentant, parce qu'il permet de se mesurer à un beau terrain de jeu. Mais il est aussi risqué : si vous refaites l'identité d'une marque célèbre et que votre version est moins bonne que l'originale (ce qui arrive plus souvent qu'on ne l'avoue), la comparaison vous dessert. Préférez les marques modestes, les commerces de quartier, les associations, les projets où votre apport se voit parce qu'il part de plus bas. On juge mieux un designer à ce qu'il fait d'un sujet ingrat qu'à ce qu'il ajoute à un sujet déjà prestigieux. Le vrai talent se révèle dans la contrainte, pas dans le confort.